Nous avons toutes et tous besoin d’une agriculture paysanne

9Voici un petit livre qui devrait intéresser toutes celles et tous ceux qui s’intéressent à l’agriculture, aux paysan-ne-s, à la souveraineté alimentaire, à la nourriture ; à celles et ceux qui n’acceptent pas les dégâts environnementaux ou sur la santé, causés par le productivisme et l’industrie agroalimentaire.

Estelle Deléage indique que : « Le terme paysan est ici utilisé dans son acceptation positive, celui qui habite un pays, un terroir et qui cultive la terre par opposition au terme d’agriculteur moderne qui désigne plus spécifiquement celui qui cultive la terre pour la valoriser uniquement économiquement ».

Dans le premier chapitre « Ces paysans qu’on assassine… », l’auteure analyse, entre autres, les mutations du secteur depuis la seconde guerre mondiale, ce qui fut nommée « révolution verte », les politiques d’ajustement structurel, les rôles de la Banque mondiale ou du FMI, les logiques technocientifiques, la combinaison de l’hétérogénéité des situations et d’une tendance de fond, « celle du triomphe d’un modèle unique de production qui repose sur l’idéologie du progrès technique, la division du travail et la spécialisation concomitante de la production à l’échelle des exploitations, des bassins de production, des pays voire des sous-continents dans un contexte de libéralisation des échanges agricoles dans le cadre de l’inclusion de l’agriculture dans les négociations de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Ce modèle unique se déploie aujourd’hui grâce à la logique de la diffusion industrielle à l’ensemble des agricultures du monde, qui repose d’une part sur le développement du capitalisme et d’autre part sur celui de la technoscience, les deux étant étroitement imbriqués puisque la concentration du capital est rendue possible par l’utilisation croissante de cette dernière (mécanisation, motorisation, développement de la chimie et de la génétique, utilisation du GPS, etc.) ». Estelle Deléage critique l’agriculture « dite de firme », les accaparements de terres (land grabbing), les agrocarburants, la « sécurité alimentaire ». Sur ce dernier point, elle fait une juste distinction entre sécurité et souveraineté alimentaire comprise comme « la possibilité pour les populations de définir leur politique agricole et alimentaire afin d’assurer leurs besoins essentiels ». L’auteure souligne aussi « une artificialisation toujours plus poussée de la nature ». La domination économique se double d’une domination politique, et se traduit par l’éviction d’une partie de la population agricole ou sa paupérisation.

L’analyse de la pauvreté ne reste pas limitée à sa réduction à la dimension monétaire, « la pauvreté doit être analysée comme une construction sociale, c’est-à-dire qu’elle doit être envisagée en termes de non-satisfaction des besoins vitaux (s’alimenter en tout premier lieu) mais également du point de vue du manque de liens sociaux ou de ressources culturelles ».

Dans le second chapitre, l’auteure présente « Les chemins de la résistance paysanne », dont la Via Campesina, les critiques du productivisme agricole ou de uniformisation des espaces, les conséquences en termes d’évolution de la consommation alimentaire (par exemple « mangeur sans saison »), les nécessaires autonomies à construire. Estelle Deléage traite l’obsolescence alimentaire, « née avec l’extension de la date de péremption », les destructions massives de denrées alimentaires, la disparition de « très nombreuses variétés de fruits, de légumes, de céréales et d’animaux ».

« L’agriculture hors sol qui s’affranchit de l’espace en réduisant les temps de production constitue l’exemple emblématique de ce rapport instrumental au temps et à l’espace dont il faut s’extraire ».

Elle plaide pour la « diversité de modes de production », la co-production de savoirs, les relocalisations de la production (les exemples donnés sont particulièrement instructifs).

Dans un court épilogue « Pourquoi est-il aujourd’hui nécessaire de lutter avec les paysans », Estelle Deléage, indique que « les termes de modernité et de modernisation » doivent être réinterrogés. Il faut donc « un mouvement social à l’échelle internationale » des résistances qui ne peut être compris comme la « juxtaposition d’initiatives locales ».

Je regrette que la place particulière des femmes dans les paysanneries ne soit pas analysée.

De l’auteure, lire aussi : Paysans, de la parcelle à la planète. Socio-anthropologie du Réseau agriculture durable, Syllepse 2004, Editions Syllepse – Paysans, de la parcelle à la planète

Voir aussi : différents numéros de la revue Alternatives Sud, Editions Syllepse – Alternatives Sud, dont certains ont été chroniqués sur ce blog, ou CETIM, Grain : Hold-up sur l’alimentation. Comment les sociétés transnationales contrôlent l’alimentation du monde, font main basse sur les terres et détraquent le climat, Cetim 2012, Hold-up sur l’alimentation et Via Campesina: Une alternative paysanne à la mondialisation néolibérale, CETIM 2002, Quiconque meurt de faim, meurt d’un assassinat

Estelle Deléage : Ravages productivistes, résistances paysannes

Le bord de l’eau, Lormont 2013, 45 pages, 6 euros

Didier Epsztajn

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