A propos de « La Strada » de F. Fellini : Chiennes de vies, chiennes de femmes…


Une vie d’esclave matée

La courte vie de Gelsomina, depuis son achat pour dix mille lires à sa mort invisible est, comme celle des esclaves, complètement aliénée. Domination, exploitation, fuite, punition, répression et destruction de l’espoir d’un changement de vie, et pour finir abandon quand elle n’est plus exploitable. Le film la montre maltraitée par des conditions matérielles misérables et un propriétaire violent, mais également par un réalisateur et mari tout puissant.

Une psychologie romancée …

Lorsqu’elle est montrée en train d’assister son maître, elle est aussitôt dénigrée par sa maladresse et présentée comme l’incapable pleine de bonne volonté. Lorsqu’elle apparaît au premier plan, c’est sous le signe de l’anormalité, clownesque malgré elle, au premier degré, sans le vouloir, une espèce de bonne nature débile, encore dans l’enfance, parce qu’elle ne mange pas tous les jours, explique sa mère, elle ne grandira plus, figure de femme-enfant, disent les critiques.

… tenue par la création d’un personnage fabuleux par l’actrice.

La réalité socio-économique de cette vie de misère du personnage est magnifiée par ce personnage de fable, à la limite du genre humain et de la normalité, sans âge défini, que crée Giuletta Masina.

Gelsomina aurait pu être religieuse, ses uniques joies sont impropres, passent par la joie qu’elle suscite chez les autres à ses dépens, un amour surhumain lui permet de rester dans l’émerveillement et la bienveillance malgré l’horreur de son existence, et totalement dépourvue d’intérêt personnel, mais non sans lucidité.

C’est une bonté monstrueuse, une humanité pathologique car elle ne prend pas l’issue de secours que les bonnes sœurs lui proposent. Elle reste dans son calvaire christique qui est de suivre Zampano, mais elle n’en recevra aucune reconnaissance publique ni consécration postérieure, sa mort nous est cachée, et l’a condamne à l’anonymat (la femme qui raconte la fin de la joueuse de trompette ne connaît pas son nom), jette son corps dans la fosse commune.

Un nouveau genre fantastico-néo-réaliste ?

L’hyperbolisation de cette figure ravie a la propriété de faire passer l’inacceptable, l’insoutenable de sa situation, sous le jour du conte néo-réaliste, sur le mode très italien du tragi-comique. Le tissage d’éléments du registre réaliste et de motifs merveilleux forme un ensemble unique et vivant, où il est difficile de dire après coup ce qui ressort de l’un ou de l’autre.

Un récit cahotant comme le triporteur de Zampano …

Bringuebalée dans un véhicule aussi misérable qu’improbable et inexplicablement attachée à Zampano, le personnage de Gelsomina apparaît souvent irréel, sorti d’ailleurs. Le troisième personnage du récit ,« il matto », le funambule exprime cette invraisemblance du récit , s’adressant autant à elle qu’au public du film : pourquoi reste-t-elle avec lui qui est brutal et méchant ? Et pourquoi la garde-t-il avec lui puisqu’elle ne sait rien faire ( la cuisine, l’amour, les comptes,…) ?

Les spectatrices/teurs, prennent conscience ce manque de signification dans l’histoire que le jeu merveilleux et captivant de G. Masina avait occulté.

C’est qu’à ce moment du récit, une possibilité de sortie s’offre à Gelsomina, le cirque ambulant avec lequel ils travaillaient, lui propose de venir et de laisser Zampano en prison. Mais à sa manière d’hésiter à les suivre, le funambule et le public comprennent qu’elle restera. Le funambule retrouve un équilibre sur le fil du récit, lui explique que si elle reste avec lui c’est parce que c’est son rôle, dans la vie (sa fonction dans le récit)comme le plus insignifiant des cailloux sur Terre elle a un rôle à tenir, une vie de chienne à accepter, toujours là, sans mettre en mots l’horreur de ce qu’elle subit.

Où l’actrice et femme de. voit son personnage également maltraité.

En lui faisant tenir le petit gravat blanc ramassé à terre dans les doigts, le regardant comme une révélation inespérée du sens de son existence, Fellini a poussé le caillou trop loin, c’est un moment où le récit devient simpliste, le jeu univoque, le personnage crétinisé.

L’actrice et compagne du réalisateur prête et joue un visage aux traits candides à l’expressivité de gentillesse totale mais si fine et subtile qu’elle évite l’effet de stupidité. Sauf là, en tenant ce caillou.

C’est un moment où on comprend que c’était grâce au jeu miraculeusement polysémique de G.Masina que le personnage de Gelsomina a pu tenir et faire passer un scénario pseudo réaliste en conte néo réaliste. Donc, qui (a) fait le film ?

Et de se demander si le maître, F.F. n’a pas assisté à un retournement, qu’il n’avait pas prévu si complet, d’une misérable victime consentante en une apparition féerique et comique qui a le pouvoir de décaler le regard, d’alléger le sordide, de faire voir la multi dimensionalité de la vie, d’emporter totalement la sympathie du public, de « crever l’écran » et, de ce fait devenir moteur de la narration, et par besoin de reprendre les commandes n’ a pas cherché à la pousser de côté ?…

Sortie du film, punition du personnage crée par l’actrice ?

Dans un comble de méchanceté le maître lui fait quitter le film sans nous dire adieu, nous apprenons, quasi fortuitement, par une inconnue qu’elle est morte car Fellini garde pour Zampano le mot de la fin. La longue scène sur la plage la nuit où il pleure vers le ciel ( sur lui et ses malheurs !) entend nous montrer sa rédemption, son devenir d’homme meilleur. Conduisant et retenant sur lui, qui devient le héros de l’histoire, l’expérience spectatorielle de l’identification . C’est l’aboutissement du rôle narratif de Gelsomina, permettre par sa mort anonyme d’esclave abrutie le rachat moral du maître sans pitié. Le destin de Gelsomina s’accomplit à l’extérieur d’elle-même, dans celui de son maître. La seule chose qui reste d’elle est cette mélodie à la trompette.

Non, mais qui c’est qui commande ?

Dépossédée dans sa vie et même de sa fin de vie, son corps mort n’est pas mis en scène, à la place on voit la transfiguration du maître brutal en héros repentant. Cette fin mélodramatique est le pendant de la scène sur la plage de jour, qui ouvre le film, où Gelsomina, joyeuse, encore libre, court dans le sable.

Réapparition du personnage dans la prostitution « Les nuits de Cabiria ».

Sortie clandestine de Gelsomina dans La Strada, abandonnée au bord d’une route sur laquelle Zampano s’enfuit sur son triporteur, elle réapparaît comme Cabiria, descendant d’un triporteur, qui l’aura récupéree pour la mettre sur un autre bord de route …

Fellini a du penser qu’elle avait assez occupé le premier plan, effectivement, l’actrice a une présence captivante, un jeu envoûtant, peut être bien au-delà de ce qu’il attendait ?! Ou bien, il avait déjà formé l’idée d’une Cabiria pour prolonger le calvaire ? A la fin, elles se retrouvent, Cabiria a le visage clownesque de Gelsomina par le maquillage des yeux que les larmes ont fait couler.

La figure tragique de la victime consentante

Les malheurs de Gelsomina nous sont présentés comme inévitables non à cause du poids déterminant de la misère mais par la surexposition de son caractère immature, de son attente toujours déçue d’affection et de reconnaissance. Les traits psychologiques qui lui sont attribués font d’elle une victime désignée. Le moment où elle aurait pu sortir de cette situation est clairement mis en scène ; la troupe de cirque lui propose à deux reprises de l’intégrer, le funambule lui reformule cette possibilité avant de virer de bord et de lui donner les arguments pour rester avec oppresseur.

Qu’est-ce qu’on voit dans ces deux films ?

Un récit prétendument néoréaliste qui se déleste de tout regard de critique sociale, se débarrasse du néoréalisme dont il ne conserve que les indices formels, décors et costumes, tout le reste, la psychologie des personnages, l’enchaînement des événements, les dialogues, sont hors des clous.

Un certain malaise spectatoriel survient de ce décalage entre une volonté formelle néo-réaliste et des personnages fabuleux qui nous sont présentés comme vraisemblables. Qu’est-ce qui nous est montré dans ce cadre qualifié de néo-réaliste ? Une fable morale ? Une suite et un rythme d’images captivantes pour un propos social conformiste ?

L’élément stylistique, si puissant soit il, ne reste pas extérieur au propos, il fonctionne intrinsèquement au récit pour en assurer la continuité, la vraisemblance, alors que penser de ce décalage qui nous tiraille, qui nous fait passer sans cesse d’un monde merveilleux à un récit réaliste ? Que produit cet assemblage, hormis ce malaise, dû à l’occultation du référent – la réalité autour de nous- par un jeu binaire entre signifié et signifiant ? La grande force d’innovation de ce langage cinématographique nous ferait presque oublier d’interroger les significations produites.

Pascale dbs

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