Acheter le consentement à un rapport sexuel non désiré est un abus de position dominante

2Joël Martine pose pour commencer une question « La liberté dans ou contre la prostitution ? » et constate la division des féministes sur le sujet. Il parle de « féminisme prostitutionnel », « féminisme abolutionnisme » et les autres « les ni-ni ». L’auteur présente de façon exhaustive les débats, le prohibitionnisme, le réglementarisme, l’abolitionnisme. Sommaire et présentation du livre par l’auteur : Le viol-location : liberté sexuelle et prostitution

Je ne présente que quelques éléments du livre.

Tout en affirmant sa propre position, Joël Martine examine particulièrement les travaux de Gail Pheterson, de Paola Tabet du coté du « féminisme prostitutionnel » et ceux de Lilian Mathieu du coté du « ni-ni ».

Je ne mets pas sur le même le plan les travaux cités. Les théorisations de Poala Tabet sur l’échange économico-sexuel sont d’un très grand intérêt. Il s’agit d’une tentative d’analyse matérialiste de ces échanges, ce qui ne me semble pas le cas des travaux de Gail Pheterson. Sur le livre cité de Lilian Mathieu : La condition prostituée, voir Limites de la sociologie.

Joël Martine indique à juste titre que « il n’est pas contradictoire d’agir à la fois pour des politiques sociales et des lois incitant les prostituéEs à abandonner la prostitution, et contre toute stigmatisation et toute réglementation discriminatoire à leur encontre ». Il ajoute : « L’idée d’abolition de la prostitution désigne donc plutôt une utopie agissante, un objectif dont la réalisation exigerait d’importants changements idéologiques et économiques dans la société, changements qui eux-mêmes sont à inventer ».

Je partage son opinion sur les termes « libre » et « non libre » : « dans la plupart des cas il est impossible, trompeur, de faire une distinction tranchée entre prostitution libre et non-libre », sur la place des réseaux proxénètes internationaux, sur ce capitalisme proxénète « qui combine activités illégales et légales, et cherche à se faire une légitimité sous le label de « l’industrie du sexe » » sur l’importance de parler de « droits des prostituéEs » et non simplement d’empowerment, concept flou et à la mode…

L’auteur examine les bilans des lois suédoise et néerlandaise, sans en esquiver les éléments contradictoires. Ces analyses rejoignent très largement celles de Kajsa Ekis Ekman (ouvrage cité en fin de note). La légalisation du mal nommé « travail du sexe », protège une faible minorité de prostitué-e-s, ne diminue en rien les situations d’illégalité, liées le plus souvent à la réglementation des papiers (sans-papier-e-s) et permet aux proxénètes de « combiner les activités illégales et une vitrine légale ». L’auteur parle d’un effet « maquereau économique ».

A l’inverse, la loi suédoise, qui ne pénalise que les clients, qui crée une certaine inégalité juridique entre le prostitueur et la personne prostituée permet de lutter contre une inégalité « plus fondamentale et plus importante ». L’auteur ne contourne pas la question du déport de la visibilité vers la clandestinité et des facteurs d’insécurité induits. Il insiste, ici aussi, sur le principal facteur d’insécurité lié à la non-détention de papiers.

Au delà de ce débat, il réaffirme les nécessaires : autonomie économique de toutes les femmes, reconnaissance de l’identité sociale de citoyen-ne, réponses sociales pour rompre « la spirale de la précarité et de la désaffiliation » (voir, entre autres, les propositions de Lilian Mathieu). « Paradoxalement, c’est peut-être en ne faisant pas de la prostitution une cible des aides et de la politique sociale, que l’on peut mieux aider les prostituéEs à gérer leur sortie de la prostitution et à ne pas tomber dans d’autres formes de dépendance comme les emplois aidés sous-payés ».

Je reste plus dubitatif sur la notion et les développements sur le libertinage, même si je partage l’insistance du « souci de l’autonomie désirante d’autrui ».

Dans le troisième chapitre, l’auteur parle de « viol-location » en lieu et place du mal nommé de « travail sexuel ». Son point de départ est « le refus de la domination entre les humains » et il rappelle que « La libération des femmes ne passe pas seulement par l’égalité des droits, mais aussi par la construction d’une autonomie personnelle et collective dans leur vécu de leur corps ». Joël Martine analyse les « dégâts psychiques de rapports sexuels non désirés ». Il faudrait ajouter les rapports sexuels formatés par le seul désir, socialement construit, des hommes. D’où l’importance de la notion « d’intimité du vécu corporel ». Il ajoute : « ce qui rend l’acte sexuel répugnant, c’est à la fois sa pénibilité en l’absence de désir et la soumission au pouvoir d’autrui ».

Système prostitutionnel, asymétrie, rapports de pouvoir, répétition, marchandisation, mise à disposition d’autrui, « La prostitution est-elle plutôt comparable à un travail, ou à un viol collectif ?». L’auteur indique : « En réalité le paiement représente d’abord l’achat d’un consentement non désiré, un dédommagement monétaire pour un abus sexuel. C’est cela que masque l’expression travail du sexe : la prostitution est d’abord un viol-location ». Joël Martine discute aussi du contrat et du consentement, « Le consentement mutuel érigé en nec plus ultra de la liberté disculpe le déni de droits inaliénables et estompe l’inégalité économique, le racisme, le sexisme », (voir le livre de Carole Pateman : Le contrat sexuel, La Découverte / Institut Émilie du Châtelet (IEC) 2010, Le contrat sexuel est une dimension refoulée de la théorie du contrat, dont je souligne une idée : « Un ordre social libre ne peut être un ordre contractuel »).

Les parties sur la désensibilisation, le clivage intérieur, le sentiment d’étrangeté vis-à-vis de soi-même, la location de l’usage du corps, les souffrances générées sont particulièrement intéressantes. Il en est, de même, des analyses sur les rapports entre (non) liberté et marchandisation, « La liberté est la capacité concrète à construire soi-même son chemin de vie, et elle passe par l’autonomie affective dans le vécu de son corps et de ses désirs » ou « L’achat de services sexuels est bien un viol-location, un abus de pouvoir sur l’intimité d’autrui déguisé en une transaction marchande entre partenaires supposés égaux. Le consentement de la personne prostituée est le consentement acheté à un rapport de domination ».

L’auteur montre, en quoi, la prostitution est « une pièce du système social de la domination masculine ». Il analyse, entre autres, les violences dont les abus sexuels et le viol, les procédés de « dressage pour sidérer et soumettre les dominéEs », le libre accès au sexe des femmes construits pour les hommes contre paiement, le proxénétisme « corollaire inéluctable de la prostitution » en particulier dans « l’approvisionnement du marché ».

En revenant sur les « formes de l’échange économico-sexuel », Joël Martine montre la spécificité de la marchandisation du « service sexuel », l’assignation des femmes au sexuel ou à la maternité, l’invisibilité des rapports sociaux ou des clients dans beaucoup de débats sur la prostitution.

Le livre se termine par une interrogation sur « Quelle politique publique ? » et des propositions sur les conditions concrètes d’efficacité d’une loi abolitionniste, dont l’accès des sans-papier-e-s aux droits humains, les moyens de dé-stigmatisation, l’extension des droits au travail et aux revenus décents pour toutes et tous, l’activation de la loi contre les violences faites aux femmes et la pénalisation de l’achat de « services sexuels ».

Je ne suis pas convaincu par les arguments avancés dans le chapitre sur la non- patrimonialité du corps et reste dubitatif sur les notions d’instinct, de pudeur naturelle, ou les propositions en termes d’assistance aux personnes handicapées, même partiellement en contre-pied des fantaisies prostitutionnelles développées, par d’autres, au nom de la misère sexuelle. La notion de droit au sexe, est plus que discutable…

D’autres points non évoqués, des termes de vocabulaire (en particulier marchands), des appréciations, des propositions restent à discuter. Des débats sur les sexualités ou l’échange économico-sexuel sont à approfondir. 

En l’état, un livre qui vient bien à propos dans les débats et la volonté de certain-e-s, souvent au seul bénéfice des prostituteurs et dans le silence du crime organisé, de faire considérer la prostitution comme une activité banale, acceptable, voire souhaitable, sans oublier celles et ceux qui y voient une forme d’émancipation !!!

En complément nécessaire : Kajsa Ekis Ekman : L’être et la marchandise. Prostitution, maternité de substitution et dissociation de soi La transgression fétichiste des frontières se différencie de la dissolution révolutionnaire des mêmes frontièreset Victor Malarek : Les prostitueurs ; Sexe à vendre… Les hommes qui achètent du sexe Pas des clients, des prostitueurs , sans oublier Alternatives Sud : Prostitution la mondialisation incarnée (Centre tricontinental et Éditions Syllepse 2005) ou Richard Poulin : La mondialisation des industries du sexe (Imago 2005)

Voir aussi, parmi les textes, publiés sur ce blog sur ce sujet, de « Dones d’Enllaç » : Syndicalisme et prostitution. Quelques questions embarrassantes et de Sylviane Dahan : De l’abolition de l’esclavage à l’abolition de la prostitution et aussi : Je demande : l’adoption d’une loi d’abolition du système prostitueur incluant les mesures suivantes : et Le 13 avril, ensemble, construisons un monde sans prostitution ! | Entre les lignes entre les mots.

Lire entretiens sur Féministes en tous genre : http://feministesentousgenres.blogs.nouvelobs.com/archive/2013/12/02/prostitution-de-la-domination-avant-tout-entretien-avec-un-a-514754.html 

http://feministesentousgenres.blogs.nouvelobs.com/archive/2013/12/02/prostitution-et-si-c-etait-le-client-qui-etait-domine-entret-514867.html

Joël Martine : Le viol-location. Liberté sexuelle et prostitution

Editions L’Harmattan, Paris 2013, 149 pages, 15,50 euros

Didier Epsztajn

2 réponses à “Acheter le consentement à un rapport sexuel non désiré est un abus de position dominante

  1. Salut, merci pour votre article très captivant ! Je fais pas mal de recherches sur ce sujet car il me captive. Grâce à votre site, je vais en découvrir davantage. Cordialement.

  2. L’infatigable travail de recension auquel vous vous employez comporte des risques.

    Parler d’ « abus de position dominante » me paraît, au mieux, une expression des plus malheureuses.

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