Vingt ans ont passé… « Arrêtez de nous faire peur avec le socialisme ! » disent les enfants à leurs parents

9Des histoires de femmes et d’hommes, des souvenirs, des passions aveuglées ou non, mais jamais indifférentes à ce monde, « même en temps de paix, tout était comme à la guerre », aujourd’hui englouti. « Brusquement, tout a changé autour de nous : les enseignes, les objets, l’argent, le drapeau… Et l’homme lui-même. Il est devenu plus coloré, plus isolé, on a fait exploser un monolithe, et la vie s’est éparpillée en petits îlots, en atomes, en cellules ». Des resurgissements du nationalisme le plus ordinaire ou le plus abject, la déification de Lénine, de Staline ou des Tsars. Les haines tenaces ou nouvelles. Le capitalisme rêvé comme marchandises et liberté et ses figures plus sauvages. Les espérances ouvertes ou rabougries et les refus tournés vers des passés recomposés. Sans oublier la grisaille, le Goulag, les famines, les répressions et les quotidiens démolis, rappés, détruits, hier et aujourd’hui…

« L’histoire ne s’intéresse qu’aux faits, les émotions, elles, restent toujours en marge. Ce n’est pas l’usage de les laisser entrer dans l’histoire. Moi, je regarde le monde avec les yeux d’une littéraire et non d’une historienne. »

Une polyphonie qui fait resurgir ces femmes et ces hommes soviétiques, russes, tatars, tchétchènes, azerbaïdjanais-e-s, arménien-e-s, etc. « Nous venons tous de là-bas, de ce pays qui a connu le Goulag et une guerre effroyable. La collectivisation, la dékoulakisation, des déportations de peuples entiers… ». Les mémoires des humilié-e-s, offensé-e-s de ces êtres brisé-e-s, des stalinien-ne-s aussi et leurs réécritures aveugles, des talmudistes du socialisme ou du communisme. Des pensées nostalgiques ou résolument décidées à tourner la page du socialisme réellement existant. Le souvenir des déportations, des exils, des violences, des viols, des dénonciations, des enthousiasmes. Des conversations, « à l’intérieur de la prison », « à l’intérieur d’une cellule ». Le tournant des années de la perestroïka, le capitalisme réellement existant, les nouvelles dictatures. Des histoires d’amour, de séparation, d’enfance de vieillesse, des histoires de femmes et d’hommes.

Des histoires de jeans, de vodka, de racismes, d’homophobie, de normalité, de sexisme, « des bruits de la rue et des conversations de cuisine », de tanks sous les fenêtres, de bourreaux et de victimes, de cris et de murmures, de « l’aumône des souvenirs et du désir éperdu de trouver un sens », de Prague, de la Hongrie, de l’Afghanistan, de croyant-e-s, « de la cruauté des flammes et du salut qu’on trouve dans les nuages », d’un temps « où tous ceux qui tuent croient servir dieu », de Soljénitsyne. Des histoires « au milieu de nulle part », de solitude et de bonheur, « de l’horreur d’avoir eu cette envie », des appartements moscovites, du « silence de la poussière »…

D’autres pourraient probablement raconter, se raconter, autrement, dans d’autres contrées, dans d’autres réalités confrontées aux rêves et aux cauchemars. « Je vais vous cueillir un bouquet tiens… »

Un livre pour appréhender ce que furent des vies, ce que furent ou sont les souffrances, les reconstructions mentales pour sur-vivre, les lâchetés, les ignominies, les bravoures ou les résistances. Une littérature comme chroniques du temps, comme dessins de mémoires. « Mais il y a de nouveau des dizaines de milliers de gens qui descendent dans la rue. Qui se tiennent par la main. Ils ont des rubans blancs sur leurs vestes. Un symbole de renaissance . De lumière. Et je suis avec eux ».

Svetlana Alexievitch : La Fin de l’homme rouge

Traduit du russe par Sophie Benech

Actes sud, Arles 2013, 542 pages, 24,80 euros

Didier Epsztajn

2 réponses à “Vingt ans ont passé… « Arrêtez de nous faire peur avec le socialisme ! » disent les enfants à leurs parents

  1. L’Homme Rouge est le plus souvent une femme dans ce livre. Énervante, cette règle de grammaire qui te fait écrire humilié-e-s ou Azerbaidjnais-e-s!

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