Coule le sang, mais que surnage le franc

11La/le militant-e, l’historien-ne peut se satisfaire d’hypothèses, d’explications incomplètes qui ne font qu’éclairer furtivement un événement sans en montrer la densité sociale, sans le relier aux contextes sociaux et politiques.

« Nous allons mener l’enquête en invitant le lecteur à un patient périple dans l’espace et dans le temps, mais aussi à une étude minutieuse de la tectonique des classes sociales et des institutions qui les vertèbrent. Il s’agit de mettre à jour les réseaux d’acteurs les plus significatifs, les alliances qui les rapprochent et les conflits qui les opposent ».

Au centre de la réflexion, une question : « comment a-t-on pu si longtemps expliquer la fusillade de Plainpalais par un dérapage fortuit, alors que des centaines de manifestations plus massives, plus menaçantes, et surtout plus violentes, ont pu être contrôlées par les autorités des autres pays démocratiques et stables, voire des autres cantons suisses, sans faire appel à des moyens aussi disproportionnés ? ».

En prologue, Jean Batou nous entraîne dans un « voyage au bout de la nuit », en cette année 1932 (année de parution du livre de Louis-Ferdinand Céline). 1929, krach à Wall Street. Recul de la production industrielle aux États-Unis (- 24% en trois ans), recul de la richesse produite, extension internationale de cette crise et forte progression du chômage (38,7% de la population active en Allemagne), « décomposition économique et sociale », marche contre la faim au royaume-Uni… L’auteur illustre aussi la situation en jetant des regards du coté de la littérature et du cinéma. En Autriche, cabinet ultra-conservateur d’Engelberg Dollfuss, 31 juillet 1932, les nazis obtiennent 37,8% des voix au niveau national. Au Portugal, établissement de la dictature d’Antonio Salazar. Premier pronunciamiento en Espagne. Et poussée de la gauche en Suède et en Grande-Bretagne. Désastre de la politique stalinienne en Chine et politique suicidaire en Allemagne…..

« Dans la soirée du 9 novembre 1932, des unités de l’armée, dépêchées à Genève à la demande du pouvoir cantonal – une coalition de droite et d’extrême-droite -, ont ouvert le feu sur un attroupement, faisant treize morts et une centaine de blessés. Au moment de la fusillade, les soldats faisaient face à quelques deux cent civils désarmés, dont la majorité n’était que des badauds, formant des groupes clairsemés. Parmi eux, au premier plan, plusieurs dizaines de manifestants invectivaient les militaires, jetaient du gravier dans leur direction, et les appelaient à se débander ».

Sommaire :

Introduction

Prologue

* Première partie : Guerre de mouvement

  1. Une journée particulière

  2. Treize morts pour rien ?

  3. État de siège

  4. Pas de quartier !

* Deuxième partie : Guerre de position

  1. Des élites à bout de souffle

  2. Restaurer l’hégémonie du patriarcat

  3. Un mouvement ouvrier à l’offensive

  4. Une confrontation inévitable

* Troisième partie : Guerre d’usure

  1. La Suisse de toujours

  2. USS, PSS et « démocratie totale »

  3. Révolution dans un seul canton ?

  4. A droite toute !

Épilogue

Conclusion

L’enquête-analyse est très détaillée. La lectrice et le lecteur apprécieront cette avancée pas à pas et ces regard de biais dans les paysages sociaux et politiques. J’ai notamment été intéressé par la trajectoire et les positions de Léon Nicole, « Le nicolisme se présente alors comme un large mouvement de classe, capable de rassembler des milliers de travailleurs dans la rue, de les galvaniser en faveur de batailles politiques, et de les mobiliser pour des votations et élections importantes, d’autant plus que, pendant la guerre et immédiatement après, quelques 30000 étrangers ont été remplacés par autant de Confédérés que la vie sociale genevoise a maintenus dans un statut de semi-parias » et les développements sur le syndicalisme.

En épilogue, Jean Batou saisit aussi «les « cinq phases distinctes de historiographie et de la mémoire de la tragédie du 9 novembre 1932, jusqu’au début des années 90 », avant de s’interroger « sur le sens qu’il convient de donner à la commémoration de son 80e anniversaire, en 2012 ».

En conclusion, l’auteur insiste, entre autres, sur « Il ne faut pas pour autant confondre l’univers mental du 1er lieutenant qui ordonne le tir – voire son état de stress au moment de prendre cette décision – avec le faisceau de déterminations politiques et sociales qui a rendu un tel drame possible ».

Le peuple, cette « tourbe de nomades » comme le disait le baron Haussmann n’est-il pas, pour bien des officiers, hier comme aujourd’hui une classe dangereuse et la « démocratie » une chose trop sérieuse pour être laissée aux mains des « incompétent-e-s »…

Face au drame, ici et ailleurs, les bien-pensants parlent souvent de « responsabilité partagée », pour mieux évacuer le fonctionnement systémique de la société et les responsabilité réellement existantes des classes dominantes, sans oublier l’absence de questionnement sur le rôle exact des armées.

« Il est temps que les acteurs des mouvements sociaux et les citoyens conscients des défis de notre époque se souviennent des expériences de l’entre-deux-guerre pour se donner les moyens de conjurer les périls qui nous en rapprochent : le creusement des inégalités et l’irruption de la misère, l’explosion du chômage et les ravages de la précarité, la résurgence du racisme et la réinvention d’un nationalisme « identitaire », l’obsession sécuritaire et la restriction des liberté publiques. Rien ne serait pire, en effet, que de baisser les bras devant les vents contraires qui forcent aujourd’hui les droits sociaux et démocratiques à la retraite ».

Un voyage dans le temps dans « la cité du bout du lac ». Un événement occulté de l’histoire suisse replacé dans son contexte historique. Comme l’indique Jean Batou en fin d’introduction « S’il ne révise pas de façon décisive le scénario des événement présenté par les travaux antérieurs, il met au jour des réseaux d’acteurs souvent occultés et conclut à des chaînes de responsabilités bien différentes de celles admises jusqu’ici ». Un pouvoir institutionnel, une « fraction » d’une bourgeoisie « démocratique » utilise la manière forte, mais non fasciste, pour tenter d’endiguer un mouvement ouvrier « social-démocrate de gauche » et un secteur syndical influencé par l’anarcho-syndicalisme. Tirer dans le tas à Genève en 1932 n’est pas un événement anecdotique. En comprendre les ressorts, les contradictions pourrait être utile aujourd’hui, dans une nouvelle période de crise systémique, où les tentations autoritaires ne manqueront pas de se développer, y compris dans les « démocraties » qui semblent les plus stables. Ce livre peut contribuer à « tirer d’un passé trop vite oublié la motivation et la lucidité nécessaires à la poursuite des combats des générations précédentes pour l’émancipation ».

Complété par de très riches notices biographiques

Jean Batou : Quand l’esprit de Genève s’embrase

Au-delà de la fusillade du 9 novembre 1932

Editions D’en bas, Lausanne 2012, 527 pages

Didier Epsztajn

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