Mes crimes sont les vôtres, & vous m’en punissez !

Pour Eleni et Michael

5Trois lauréats au concours organisé par la Société royale des Sciences et des Arts de Metz en 1788 sur le thème « Est-il des moyens de rendre les Juifs plus heureux et plus utiles en France ? » : l’avocat protestant Claude-Antoine Thiery, l’abbé Henri Grégoire et Zalkind Hourwitz, Juif polonais. Le texte le plus célèbre est celui de l’abbé Henri Grégoire : « Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs ». Et pourtant…

Dans leur belle introduction, Michael Löwy et Eleni Varikas commencent par souligner la portée de « l’idée de l’unité et de l’égalité du genre humain », cette idée profondément utopique « qui n’a pas encore fini de révéler toutes ses potentialités subversives », cette idée combattue par tou-te-s les privilégié-e-s et par tous les intégrismes (voir, très récemment, les manifestations contre l’extension du mariage aux couples de même sexe et les incessantes violences contre les Rroms et les populations « désignées » comme musulmanes), cette idée au cœur de bien des révoltes.

Cependant, cette idée, le talon d’Achille de ce nouvel universalisme reste son caractère abstrait. Pour participer à l’universel, les êtres humains concret-e-s, les sujets individuel-le-s des droits de l’être humain devraient « s’abstraire – c’est à dire se soustraire, s’arracher – à toute particularité nationale, culturelle, sociale, religieuse, sexuelle ». Des êtres humains sans épaisseurs sociales en somme (Voir le récent livre de Bernard Lahire : Dans les plis singuliers du social. Individus, institutions, socialisations, La Découverte 2013, Qu’est ce qu’un-e individu-e sinon une production de part en part sociale). A l’inverse, les auteur-e-s indiquent que pour accompagner ses promesses, « le moment d’abstraction doit être dialectiquement dépassé par l’universalité concrète qui, loin de nier les particularités, découvre dans celles-ci – à la fois dans ce qu’elles partagent et dans leur diversité – la figure de leur commune humanité ».

Michael Löwy et Eleni Varikas présentent l’auteur, le contexte, son texte, son actualité, en soulignant que ce qui se joue dans l’émancipation « n’est pas une question de différence religieuse ou culturelle, mais une question de pouvoir ».

Ce qui frappe à la lecture du texte de Zalkind Hourwitz c’est, à la fois, la qualité des analyses et des démonstrations et son humour. Il s’agit d’un formidable plaidoyer pour « une admission du juif comme juif au rang de l’humanité » pour utiliser les mots d’Hannah Arendt. L’auteur interroge et démonte les idées, les préjugés et les pratiques de la communauté majoritaire, et… répond : « cesser de les rendre malheureux & inutiles en leur accordant, ou plutôt en leur rendant, le droit de citoyen… »

Égalité des droits pour toutes et tous les citoyen-ne-s : une égalité encore à construire, une abstraction à rendre concrète, un universalisme à atteindre, contre les constructions hiérarchiques des différences et les exclusions des « Autres ».

Un texte à (re)lire, un texte ouvert sur des débats actuels, un texte où « Juif » pourrait être remplacé par un autre « Nom » (voir par exemple, Monique Piton in Carole RoussopoulosLip V, 1976, Les Blancs et les Arabes)

Aujourd’hui, après avoir été « blanchi-e-s » ou « nationalisé-e-s » les Juives et les Juifs ont été remplacé-e-s, dans le rôle de bouc émissaire ou comme communauté stigmatisée, par d’autres populations… (Voir par exemple, Enzo Traverso : La fin de la modernité juive. Histoire d’un tournant conservateur : Contre les confiscations conservatrices, les mémoires de l’émancipation)

Et comme le soulignent Michael Löwy et Eleni Varikas : « quand une société pratique l’exclusion, la discrimination ou la persécution d’un autre groupe ou d’une communauté, c’est cette société qui doit être « régénérée », transformée, révolutionnée et non ceux et celles qu’elle opprime ».

Zalkind Hourwitz : Apologie des Juifs (1789)

Editions Syllepse, Editions Syllepse – Apologie des Juifs, Paris 2002, 84 pages, 10,14 euros

Didier Epsztajn

Une réponse à “Mes crimes sont les vôtres, & vous m’en punissez !

  1. Belle critique, en tous les cas, donne envie de lire le bouquin…
    Merci

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