Plutôt que de danser une valse défensive autour des questions controversées

« Notre désir mutuel de liberté et d’indépendance a fait jaillir de nombreuses questions sur le conditionnement social : les sentiments de possessivité, de jalousie ou de peur nous faisaient réfléchir aux normes concernant l’amour, le couple et les genres féminin et masculin ».

Dans leur introduction, Corinne Monnet et Léo Vidal soulignent, entre autres, « La domination masculine est une des pierre fondatrices de notre société et elle structure toutes les relations humaines, que ce soit au niveau économique, politique, culturel, social, sexuel, affectif ou personnel ». Elle et il présentent le livre et sa division en deux parties « La première rassemble les contributions les plus théoriques qui permettent de comprendre et de déconstruire les structures mentales qui gouvernent nos vies, nos vécus, nos ressentis » et « … nous avons regroupé dans une deuxième partie des témoignages de mises en pratique, de luttes au quotidien dans les relations d’amour, dans des vies de femmes et dans des vies intimes de personnes qui refusent de se laisser porter par les vagues ».

Un livre de réflexion et de témoignages sur les assignations genrées, sur l’émancipation, sur ce « privé » construit socialement et qui doit être interrogé politiquement. Le sous-bassement théorique de nombre de contributions est celui du féminisme matérialiste radical et pour bien des auteur-e-s les théories libertaires. Je ne présente que certaines thématiques ou certains textes.

Tous les textes n’ont pas le même intérêt (je regrette que le texte de Claude Guillon et son appréciation de l’avortement comme « c’est à coup sûr un malheur » est trouvé place ici). Les auteur-e-s mettent l’accent sur des analyses et des pratiques remettant en cause des mécanismes quotidiens qui reconstruisent en permanence les hiérarchies et la domination, dont la domination sexuelle, des hommes sur les femmes : l’amour, le « sentiment-émotion » et la relation « où l’on s’autorise délibérément à piétiner la liberté de l’autre » ; la cage mentale décrite, par une auteure, comme « l’enfermement dans le bazar, ou dans des bazars successifs, produit alors une incapacité à imaginer d’autres modes d’organisation et permet d’entretenir et de fortifier le système du bazar » ; l’envahissement de la réalité de l’un-e par les attentes et les rêves de l’autre ; la psychologisation des rapports interpersonnels, leur mise hors social ; la présumé « gratuité » des rapports affectifs, etc.

Comme l’indique, à juste titre, Marie-Odile Marty : « Ce mythe de l’égalité dans la parole et de sa capacité magique à transformer les choses, la morale de la transparence occulte totalement le fonctionnement réel du pouvoir ». Elle ajoute : « Le couple récité sur le mode de la dépendance est superposé à l’amour récité sur le mode de la « libération » » et « « Le mythe durable de l’affectif et du sexuel comme échappant au social occulte leur réalité profondément sociale ».

J’ai particulièrement été intéressé par le texte d’Anne S. Murray : « Renoncer à toutes les autres : une discussion biféministe de la monogamie obligatoire ». Le titre de cette note est extraite de son texte. L’auteure souligne, entre autres, que « La monogamie est une norme sociale tellement puissante qu’elle est rarement remise en cause. Elle est pratiquement invisible. Elle n’est pas perçue comme nécessitant un explication, puisqu’elle n’est pas perçue du tout ». Elle ajoute « Je reste sceptique face à un système qui prône comme idéal le fait de mettre les décisions concernant mon corps dans les mains d’un partenaire sexuel, qu’il soit masculin ou féminin ».

Je souligne aussi les textes de Dominique Fauquet « Politique, désir, individu », de Sarah Franklin et Jackie Stacey « Le point de vue lesbien dans les études féministes », de Tamara Bower « Femmes bisexuelles, politique féministe », de Léo Vidal « Anarchisme, féminisme et la transformation du personnel » et son appel en mixité, en tant qu’homme à briser la solidarité masculine, de Sheila Jeffreys « L’érotisation de la domination et de l’assujettissement ».

Dans la seconde partie de l’ouvrage, j’invite à lire attentivement le beau texte de Corinne Monnet « A propos d’autonomie, d’amitié sexuelle et d’hétérosexualité ». L’auteure nous rappelle que « les rapports femmes/hommes sont politiques, qu’ils se déroulent dans la rue ou dans un lit, puisque d’une part ce sont des rapports sociaux de sexe structurés par la domination masculine qui construisent les humains en « femmes » et « hommes » et que, d’autre part, le pouvoir des uns ne disparaît pas dans l’antre de l’affectif et du « privé » ». Elle ajoute que « la réalité « privée » étant essentiellement sociale, il va de soi que je désire aussi agir sur cette réalité là ». Elle interroge aussi le choix de vie relationnel, l’autonomie et le rapport à l’autre, l’amour exclusif, le paradigme de l’amitié et présente le « cadre de la non-monogamie responsable ».

Le texte de Sylvie « Sexualité féminine, un témoignage » ne devrait pas que « parler » aux femmes…

Un livre riche de multiples débats à reprendre pour combiner orientations féministes et pro-féministes qui ne s’arrêtent pas à la porte de l’antre, de la chambre ou au pied du lit.

« Le « naturel » est un système de croyances qui structure la signification et met de l’ordre dans les interactions sociales » (Sarah Franklin et Jackie Stacey)

« … l’incapacité de concevoir la notion de différence comme une force humaine dynamique, qui enrichit plutôt qu’elle ne menace un moi donné, lorsqu’il existe des buts communs » (Audre Lorde)

Voir aussi, du coté « masculin », Léo Thiers Vidal : De « L’Ennemi principal » aux principaux ennemis. Position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination, Editions L’Harmattan 2010, « Toutes les femmes sont discriminées sauf la mienne » et Rupture anarchiste et trahison pro-féministe : Écrits et échanges de Léo Thiers-VidalEditions Bambule 2013, Braquer la lampe sur ce que certains voudraient maintenir dans l’ombre

Au-delà du personnel. Pour une transformation politique du personnel

Textes réunis par Corinne Monnet et Léo Vidal

Atelier de création libertaire, Lyon 1998, 297 pages

Didier Epsztajn, juin 2013

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