Ne pas renoncer à l’idée qu’il pourrait en être autrement

9« Il est proposé ici de réfléchir aux raisons par lesquelles le théâtre politique légitime son existence, aux raisons que le théâtre donne à son alliance avec la politique, aux présupposés qui l’animent, aux formes que cette association prend ». Tout au long du livre, Olivier Neveux éprouve une hypothèse : « en dernière instance, au théâtre, ce qui est politique (une politique conflictuelle, de rupture, de négation, d’émancipation) est la conception implicite ou explicite, spontanée ou théorisée, que le spectacle porte de son spectateur, le « spectateur » qu’il construit (ou non) et le rapport qu’il entend nouer avec lui ». C’est, me semble-t-il un accès pertinent à la construction dynamique de relations ouvertes avec/par les êtres, spectateurs/spectatrices mais pas seulement, au théâtre, comme lieu spécifique, mais pas uniquement. L’auteur soulève un certain nombre de questions : « Que se joue-t-il dans la « relation intellectuelle et affective » que les différents théâtres politiques entretiennent, avec leurs spectateurs ? Que traduit cette relation de la conception politique du monde qui la justifie ? De la lutte qu’elle appelle ? Que définit-elle comme horizon d’attente – un horizon d’attente à front renversé, puisqu’il n’est plus dès lors celui du spectateur mais celui de l’artiste… ? Que nous dit-elle du théâtre et de sa fonction ? »

L’auteur part de « l’activité foisonnante de la scène actuelle », du travail contemporain, des formes et dispositifs et de leur histoire, du théâtre et de son extérieur, de l’autonomie et de la politique, de la critique du « muséal ». Pour Olivier Neveux, il s’agit « d’interroger le théâtre contemporain, les raisons qu’il se donne d’exister, les rapports et les contradictions qui l’animent ; de percevoir des issues à ce monde, persuadé que le théâtre peut, à sa manière, en esquisser le dessin, en préciser le goût, en armer l’intelligence – en d’autres termes, travailler à la transformation des circonstances ».

Beaucoup d’auteurs sont cités par Olivier Neveux, deux particulièrement, Jacques Rancière et Daniel Bensaïd (en particulier, à travers son livre posthume, Le spectacle , stade ultime du fétichisme de la marchandise. Marx, Marcuse, Debord, Lefebvre, Braudillard, Editions Lignes 2011, Le dehors est toujours dedans )

Sommaire

I – Un théâtre unidimensionnel

  1. Le théâtre saisi par le néolibéralisme

  • L’institution festivalière

  • La « logique programmatrice »

  • Exténuation de la politique

  1. A l’heure du postmodernisme

  • Le théâtre du postmoderne

  • Politique du postdramatique

  • Esthétique du risque

  1. Politiques de la transgression

  • Ce qu’endurent les corps

  • Théâtre énergétique

  • Le victimisme

  • Désublimation répressive

  • Neutralisation de la contradiction

II – Un théâtre politique

  1. « Chercher avidement un rapport à la réalité »

  • Un réalisme constatif

  • « Cap au réel »

  • Fixité du « donné »

  • Théâtre populaire et citoyen

  • L’« illusion sociale »

  1. Le retour à la politique

  • Une somme des formes du théâtre politique

  • Théâtre du document, théâtre documentaire

  • Résurgences de l’agit-prop

  • « Sub-représentation »

  • De l’affirmationnisme

  • Critique de la critique

  1. Politique de la conscience

  • Savoir du vrai, savoir des faits

  • La conscience et son avant-garde

  • L’emprise de la conscience

III – Une manifestation de la politique

  1. De la subjectivité du « petit Jordan »

  • « We are la France »

  • Le regard de Patrick Le Lay

  • Les ratés de la domination

  1. Un théâtre de capacité

  • L’« incendie du négatif »

  • « Un point de départ concret pour le refus »

  • Un espace mental pour le refus et l’imagination

  • L’hypothèse de l’émancipation

  • La logique des effets

  1. Politique de l’émancipation

  • Un théâtre politique intransitif

  • L’artiste émancipé

  • « Comme un défi à toute loi »

Conclusion

Olivier Neveux analyse les évolutions du théâtre contemporain, ses inclinaisons, les conséquences du cadre néolibéral, la lutte des salarié-e-s intermittent-e-s, le mensonge d’une « unité harmonieuse de la profession », le rôle des festivals, des programmations, le « mouvement d’expansion du domaine culturel », les théorisations « post », les impacts sur les corps, la désublimation répressive en référence à Herbert Marcuse, l’évacuation des contradictions et le lissage des situations, alors que « leurs potentialités et capacités restent ouvertes, les dés sont à nouveau jetés et, sauf à reconduire les terrifiantes téléologies historiques, lorsque tout est déjà joué, ce qu’elles deviendront et produiront est encore inconnu ». A noter que cette critique de la « critique désabusée » pourrait être étendue à toutes celles et tous ceux qui n’entrevoient dans le monde actuel que la cage de fer des aliénations, dont miraculeusement elles et ils se sont échappé-e-s !, ou le futur comme reproduction du présent.

L’auteur aborde ensuite « le théâtre sous condition de la politique », la ré-émergence du théâtre politique, « elle survient alors que l’offensive néolibérale est très largement en marche depuis plusieurs décennies ». Il analyse les rapports entre représentation et réel, le culte de « l’authenticité », les spontanéités reconstruites, la fixité du « donné », l’illusion sociale, « Comme l’illusion maintenue sur la puissance d’une réalité sans médiation, nue manifestante et manifestée… », ou les limites politiques d’une orientation qui constate même lorsqu’elle dénonce radicalement. Ce qui conduit Olivier Neveux à détailler ce retour à la politique, le théâtre du document, le théâtre d’agit-prop, ce qu’il nomme « sub-représentation » et « affirmationnisme ». Je partage les critiques qu’il développe sur les « politiques de la conscience », sur le « fétichisme de la prise de conscience », une certaine forme de pédagogie (« La difficulté, dès lors, est que cette pédagogie présume que se rencontre un savoir et une ignorance ou deux savoirs déséquilibrés et non deux savoirs hétérogènes »), le dévoilement ou son rappel, à travers Jacques Rancière de l’égale capacité et de l’égale intelligence des êtres humains. « Quelle serait la révolte si pour naître au monde elle devait se voir confirmée, autorisée ? ». Les débats autour de la conscience, de sa construction dans les expériences ne concernent pas que le théâtre mais aussi directement les formes d’organisation en politique, sans oublier l’appropriation du concept par les « avant-gardes » auto-proclamées.

C’est la troisième partie de l’ouvrage, malgré mon ignorance des exemples théâtraux donnés, qui m’a le plus intéressé. Olivier Neveux y développe des analyses stimulantes sur les questions scéniques et politiques, sur « ce qui peut se voir et se dire », sur le « travail immédiat de fissure de la domination », « l’incertitude des réussites », sur ce que « chacun bricole, braconne, invente avec les moyens disponibles et c’est de cela, de ce qui est réellement disponible que parle le spectacle », sur la déculpabilisation du sentiment d’impuissance, les interprétations variables (« aucune interprétation n’est autorisé plus qu’une autre »). Il défend l’idée d’un théâtre de la capacité, au cœur des contradictions « il se loge là où il y a la contradiction, c’est-à-dire où celle-ci n’a pas encore, semble-t-il, d’issue », créant « un espace mental pour le refus et la réflexion », permettant une « autonomie de pensée conquise, collective, mais ponctuelle ». Il pourrait s’agir de « pousser à bout ce qui est déjà là, le radicaliser, l’exagérer… », de « rendre bancale, claudicante l’histoire », de désordonner « un monde de places justes et de sensations adéquates », de créer « du jeu, des interstices », etc.

L’auteur revient sur l’égale capacité de toutes et tous. Il souligne l’indécidabilité des effets produits sur la spectatrice, le spectateur. Olivier Neveux propose: « un théâtre déculpabilisant, critique, animé par la puissance créatrice du négatif, bagarreur, qui n’aurait pas le temps d’attendre, pressé, logé au cœur des contradictions du présent, pesant de toute sa légèreté pour en déployer les possibles, travaillant moins ce qui est que ce qui advient, suscitant goûts et capacités à relever combien l’époque déprimée camoufle des gestes insensés, enivré par le vertige d’une histoire de nouveau à écrire et découvrant, pour cela, l’histoire au bout de chaque geste, dans le son de chaque mot » et parle de transgression des frontières, de rupture des catégories, des assignations, d’émancipation pour soi. Il n’oublie cependant pas de souligner le caractère collectif de l’assemblée théâtrale.

En conclusion, il fait ressortir cinq traits de ce « théâtre de la capacité » : l’histoire, la politique, l’acte, l’analyse de la situation, notre moment…

Il cite aussi Annie Lebrun : « ce n’est pas tant la connaissance qui est corruptrice que la liberté ». L’œuvre naît alors de la perception d’un monde non-semblable à lui-même, de la possibilité de « rêver et construire autre chose ».

Je termine par une idée, partagée/partageable avec celles et ceux qui l’ont éprouvé et « connaissent cette soif, bien souvent insatiable, de connaissance que produisent la révolte, le refus des vies prédestinées »

Extrait sur le site de ContreTemps : A lire : un extrait de « Politiques du spectateur » (d’Olivier Neveux) | Contretemps

Un livre qui prolonge, en ouvrant de plus larges perspectives, le précédent ouvrage de l’auteur :Théâtres en lutte.Le théâtre militant en France des années 1960 à aujourd’hui, La Découverte 2007, Ne me libère pas, je m’en charge

Olivier Neveux : Politiques de spectateur. Les enjeux du théâtre politique aujourd’hui

La Découverte, Paris 2013, 275 pages, 22,50 euros

Didier Epsztajn

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