Contre les confiscations conservatrices, les mémoires de l’émancipation

14Quelques remarques préalables.

Je ne discuterai pas ici de la notion de modernité. Cette notion ne saurait être mécaniquement utilisée hors de son cadre conceptuel historiquement et « géographiquement » limité. Mais nous sommes bien ici en Europe. Ironie de l’histoire, cette modernité européenne construite en partie sur l’esclavage, sur le colonialisme et l’exclusion des femmes correspond bien à cette « modernité juive » présentée dans le livre. L’auteur contourne les constructions genrées en faisant comme si cette modernité concernait de la manière les juifs et les juives.

La seconde remarque concerne deux mots « Holocauste » et « Shoah ». Je préfère les termes plus bruts de « la destruction des juives/juifs d’Europe par l’État nazi », voire celui très « administratif » employé par la bureaucratie nazie de « solution finale ». Ils sont, me semble-t-il, plus proches de la réalité et moins intégrables à cette « religion civile de l’Holocauste » que l’auteur traitera au chapitre 7. Holocauste revêt un sens religieux, c’est un « sacrifice » ; Shoah signifie en hébreu « catastrophe ». L’usage de ces termes renforce le caractère soit-disant indicible de l’événement et souvent le refus qu’en rechercher les causes ou de le comparer (et non à l’assimiler) à d’autres événements meurtriers de masse. L’usage des deux termes n’est donc pas neutre, ce n’est pas une question de sémantique mais bien une question politique.

La troisième remarque est plus interrogative. Peut-on assimiler les populations se nommant juives, au sein du Yiddishland, dans les différents autres pays européens, dans les pays arabes, dans l’empire ottoman ou en Éthiopie, sous une même dénomination à travers l’histoire ? Certes, la religion est la même et la tension du « l’année prochaine à Jérusalem » ne peut être réduite à la seule pensée religieuse, mais cela ne suffit pas à en faire une entité, imaginaire ou non, nommée peuple ou autrement.

La quatrième se relie à la précédente. La notion de « peuple » transcendant l’histoire concrètes de communautés, dont l’unité est plus que discutable, le rattachement d’individu-e-s à une « origine », me semble présenter des risques d’essentialisation.

Quoiqu’il en soit, au delà de ces remarques, il s’agit bien, dans ce livre, de la « modernité juive » en Europe. Et il y avait bien une « question juive » dans cet espace géopolitique. Et, aujourd’hui, comme hier, le monde juif, pour les êtres humains qui s’y rattachent, n’a rien de monolithique. Ce monde était et est hétérogène et complexe.

Dans son introduction, Enzo Traverso, indique, entre autres : « L’antisémitisme a cessé de modeler les cultures nationales, en laissant la place à l’islamophobie, la forme dominante du racisme en ce début du XXIe siècle, ou à une nouvelle judéophobie engendrée par le conflit israélo-palestinien ». Il ajoute que « C’est Israël, en revanche, qui a réinventé la  »question juive », à contre courant de l’histoire juive ». Je ne discuterai pas ici de la place d’Israël, du fantasme de l’État des toutes juives et tous les juifs, de l’expulsion, de la colonisation et de la guerre contre les palestinien-ne-s. Il est cependant indéniable que la politique de cet État et le soutien des majorités des « communauté juives » non israéliennes suscitent un rejet violent et légitime qui englobe plus globalement, et non légitimement, toutes les populations « juives » qui y sont assimilées.

L’antisémitisme n’a certes pas disparu, mais dans nombre de pays, les juifs/juives ont été « blanchi-e-s », intégré-e-s aux nations. Dans le cadre de la crise systémique (économique, sociale et environnementale), les remontées nationalitaires et néo-nazies, dans certains pays, pourraient bousculer la distinction nouvelle remplaçant l’ancien stigmate, et, des juives et juifs redevenir des « schwartz » en compagnie des musulman-ne-s, des rroms, etc…

Je parlerai principalement des trois premiers chapitres.

Dans le premier chapitre, l’auteur traite de la modernité, comme étape de l’histoire juive, imbriquée à l’histoire de l’Europe. Il nous rappelle que « Les périodes sont des constructions conceptuelles, des conventions, des repères, plutôt que des blocs temporels homogènes ». Il présente les lois émancipatrices des individus mâles, mais non des « communautés », les impacts sur les populations juives, « les lois émancipatrices ont mis fin à une temporalité du souvenir fixée par la liturgie et plongé les juifs dans une temporalité nouvelle ». Cette émancipation a pour effet l’intégration dans des entités politiques, étatiques ou nationales, dépassant les frontières de la « communauté religieuse bâtie autour de la synagogue ». Reste cependant la marginalité liée à « l’attitude du monde environnement », l’antisémitisme moderne prenant le pas sur la judéophobie religieuse. Je pense que l’auteur sous-estime les conséquences du refus des droits collectifs, de l’absence de reconnaissance de la dimension collective et des injonctions à l’assimilation aux corpus nationaux, chrétien-laics de fait, même si il indique que l’intégration s’est faite « au prix de leurs droits collectifs et communautaires ».

Enzo Traverso ajoute que « la sécularisation et la modernisation ont donné naissance à une nation juive dont les piliers étaient le langue et la culture yiddish ». Il s’agit bien d’une communauté nationale extra-territoriale, avec sa langue, ses réseaux supra-étatiques (Voir livres chroniqués sous la rubrique Yiddishland « juif » – Yiddishland | Entre les lignes entre les mots ). Cette communauté jouera un rôle important, « un des vecteurs du processus d’intégration économique du continent », d’autant que les populations juives sont plus que d’autres urbanisées et lettrées.

En présentant les évolutions en Europe, dans chacune de ses parties, pour les populations juives, l’auteur dresse un tableau permettant de saisir des contradictions de la modernité, d’autant qu’il traite parallèlement de la « trajectoire du judaïsme paria ». (Voir sur ce sujet le beau livre d’Eleni Varikas : Les rebuts du monde. Figures de paria. Un ordre d’idées, Stock 2007, L’admission de chaque individu au rang de l’humanité )

Enzo Traverso nous parle aussi de la mémoire des camps d’extermination, de cette « sorte de religion civile des droits de l’homme », des effets sur l’antisémitisme public. Il met en parallèle la situation en Israël, l’expulsion des palestinien-ne-s, la construction d’un État réservé aux seul-e-s juifs/juives « à mi-chemin entre l’État confessionnel et l’État ethnique », la négation de la diaspora, de l’histoire et des cultures juives.

Il y a un avant et un après Auschwitz en Europe.

J’ai particulièrement apprécié le second chapitre « Cosmopolitisme, mobilité et diaspora », les développements sur les migrations, les écrivains, les villes de la Mitteleuropa, la place de langue et de la culture allemande, les transferts culturels, les shtetalkh, la langue et la culture yiddish, les sentiments d’exclusion ou de non-appartenance, « la transformation de l’universalisme des Lumières en internationalisme socialiste », même s’il ne faut pas négliger les participations pour certain-ne-s aux crimes staliniens, et l’exil aux États-Unis, « havre du cosmopolitisme judéo-allemand ».

Le troisième chapitre est consacré aux « intellectuels entre critique et pouvoir ». L’auteur analyse la notion de « juif-non-juif » (et quelques juive-non-juive »), le dépassement du judaïsme sous les effets combinés de l’implosion du monde juif traditionnel et de l’essor de l’antisémitisme. L’auteur revient sur l’histoire des marranes et de Spinoza, la place de Marcel Proust, Franz Kafka et Robert Musil dans la littérature, celles des intellectuels comme Georg Simmel, Karl Mannheim, Emile Durkheim, Marcel Mauss, Theodor W Adorno, Max Horkheimer, Herbert Marcuse, Albert Eisntein, Hannah Arendt ou Walter Benjamin, etc., « cette extraordinaire explosion de créativité », la place de juifs/juives au sein des mouvements révolutionnaires. S’il traite des « juifs d’État », savants et intellectuels, intégrant et défendant « la religion civile du nationalisme républicain français », il n’oublie pas l’engagement de l’élite juive italienne dans le mouvement fasciste, le nationalisme réactionnaire de juifs allemands comme Ernst Kantorowicz, sans oublier, plus tard dans le siècle, Henri Kissinger comme activiste de l’impérialisme dominant. Enzo Traverso montre comment « l’intelligentsia juive néoconservatrice a transformé l’universalisme en occidentalisme ». Rupture historique, fin d’une relative exception, mutation socio-politique, ancien stigmate converti en signe de distinction, « coexistence entre un ethnocentrisme de type nouveau et un universalisme occidentaliste »… L’auteur en conclut que « dans le monde globalisé, les minorités diasporiques ne rament pas toujours à contre-courant ».

Il indique aussi : « Le monde juif s’est polarisé autour de deux références essentielles : la mémoire de la Shoah et le soutien à Israël ; la nouvelle  »religion civile » des droits de l’homme et l’avant-poste de l’occident au sein du monde arabe ». J’ajoute, que certain-ne-s qui hier encore auraient été des « juif/juive-non-juif/juive », les termes ont perdu de leur consistance, de leur réalité, sans oublier le refus de l’assignation ( Voir le dernier ouvrage de Shlomo Sand : Comment j’ai cessé d’être juifCafé Voltaire, Flammarion 2013, Je souhaite démissionner et cesser de me considérer comme juif)

Suivent un beau chapitre sur Hannah Arendt « Entre deux époques : judéité et politique chez Hannah Arendt », des analyses sur les « Métamorphoses : de la judéophobie à l’islamophobie », sur le « Sionisme : retour à l’ethnos », sur la « Mémoire : la religion civile de l’Holocauste ».

Je complète par un extrait sur la politique aujourd’hui : « Le racisme présente deux visages, somme toute complémentaires : d’une part, celui de nouvelles extrêmes droites  »républicaines » (protectrice de  »droits » délimités sur des bases ethniques, nationales ou religieuses) ; d’autre part, celui des politiques gouvernementales (camps de rétention pour sans-papiers, expulsions planifiées, lois visant à stigmatiser et discriminer des minorités ethniques ou religieuses). Ce nouveau racisme s’accommode de la démocratie représentative, en la remodelant de l’intérieur. C’est donc la démocratie elle-même qu’il faudrait repenser, ainsi que les notions d’égalité des droits et de citoyenneté ».

Au delà des remarques, un livre pour comprendre des évolutions, pour saisir dans l’histoire ce qu’une communauté peut-être et comment elle se transforme. Un peuple, des communautés ne peuvent avoir d’existence trans-historique, sauf dans les imaginaires repliés et rabougris.

Parmi les autres livres de l’auteur :

Où sont passés les intellectuels ? : La pensée critique doit savoir nager à contre courant

A feu et à sang – De la guerre civile européenne 1914-1945 : Une caractéristique importante de l’antifascisme, qui contribue à expliquer tant sa complaisance à l’égard du stalinisme que son aveuglement face au génocide juif, est sa défense acharnée et a-critique de l’idée de progrès, héritée de la culture européenne du XIXème siècle

L’histoire comme champ de bataille. Interpréter les violences du XXe siècle : Essor de l’histoire globale, retour de l’événement et surgissement de la mémoire 

Enzo Traverso : La fin de la modernité juive. Histoire d’un tournant conservateur

La Découverte, Paris 2013, 190 pages, 19,50 euros

Didier Epsztajn

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