Sous l’étiquetage et en surface, toujours l’assignation genrée

12J’aborde ce livre comme un passager clandestin. Mes connaissances en philosophie sont limitées. Mais je trouve utile les promenades aux marges signifiantes de notre société. Ma lecture sera politique.

Si Véronique Bergen, prend en compte les rapports sociaux de sexe, « Sans la subordination des femmes prises dans la diversité au modèle d’une Femme idéale, au concept absolu de Féminité, il n’y a pas de mode », son livre n’a pas pour objet de faire le lien entre mode, top-modèle et ces modèles inatteignables qui enferment nombre de femmes dans la haine d’elles-mêmes (Voir sur ce sujet le livre de Mona Chollet : Beauté fatale. Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, Zones 2012, L’omniprésence de modèles inatteignables enferme nombre de femmes dans la haine d’elles-mêmes ). Même si elle évoque « l’empire financier qu’elle sert » et qui « broie ou éjecte », l’auteure passe aussi sous silence les profits considérables de l’industrie du luxe, le développement de la consommation exhibitionniste et obscène, ou les mauvaises conditions de travail des salari-é-e-s de ce secteur, qui ne se limitent pas aux top-modèles. Derrière « le corps glorieux de la top-modèle », des réalités matérielles et sociales avec leur cortège d’exploitation et de domination. La mode est d’abord et encore une invention des hommes pour contraindre le corps des femmes et une manière de faire des profits.

Certes, l’auteure prévient que ce n’est pas ici son propos : « Ne pas limiter la mode à ce qu’elle donne à réfléchir, à conceptualiser à la philosophie, revient à la questionner à partir de la façon dont elle se met en place et opère : activant des invariants symboliques qui nous interrogent en retour, la mode, et plus spécifiquement les top-modèles, redessinent le champ des pratiques sociales et des pensées » ou « Dégager en quoi, elle rejoue, déplace, subvertit des schèmes fondateurs, c’est prendre acte des modalités par lesquelles la pensée habite cet espace fashion qu’elle a trop volontiers pourfendu sous l’accusation de superficialité ». Je laisse de coté les « invariants symboliques », pour souligner ce que je nommerai une surévaluation des effets « symboliques » et une sous-estimation des aspects « matériels » dans le sujet traité.

Beaucoup plus stimulant est la fin du liminaire : « Actrices fétiches de la mode les top-modèles sont des sphinx muets. Leur hypervisibilité, leur surexposition se paie de leur mutisme dès lors que les interrogations qu’elles soulèvent ne passent plus par le corps de la voix mais par la voix du corps. Les top-modèles peuplent l’espace, où, par leur intermédiaire, c’est la mode qui se tient, espace soumis à la loi de l’image. Elles dévoilent que la mode porte toujours en elle l’antagonisme entre iconodules et iconoclastes et qu’elle l’incline vers de nouvelles courbures », même s’il s’agit une fois de plus de la réduction des femmes à leur corps.

L’auteure va mobiliser des duos : « le temps et l’éternité », « l’idée et l’empirie », « la nature et l’article » et « l’être et le paraître ». Ses développements permettent de saisir l’agencement de caractéristiques sur la temporalité, la distance, la stylisation, la dé-réalisation, l’artificiel, les transformations-altérations, l’éphémère, les codifications et les extravagances, le défilement, l’impermanence de la ronde, etc.

L’invention des des mannequins est récente. L’auteure souligne le cadre de leur fonction « d’interprètes-ventriloques » : « Ce n’est pas périphériquement, mais intrinsèquement que les top-modèles véhiculent quelque chose de la femme objet, de l’objet dans leur service de l’Idée ». Elle souligne que « tout est mis en œuvre pour que les top-modèles ne laissent passer qu’un minimum de la femme empirique, ordinaire, mortelle, afin que rayonne l’eidos du féminin idéal, exemplaire canonique ». Les propos sur l’immatérialisation paradoxe de la glorification des corps, sur la jeunesses éternelle, la frugalité, l’ascétisme, le mutisme, l’aura, l’aspect éthéré ou aérien du corps m’ont particulièrement intéressé. Je suis moins sensible au discours sur l’éblouissement, à l’enchantement, à l’érotisme ou au fantasme.

L’invention d’une « silhouette » derrière l’éloignement des « marques mortelles, aléatoires – les sécrétions, la pilosité, la graisse, les défauts de symétrie, l’anarchie, la disproportion des formes, l’irrégularité des traits » témoigne peut-être de la projection idéalisée du Beau. Mais quelle pourrait-être cette Beauté dont la diffusion passe par la suppression de la chair ? Il s’agit pour moi d’un glissement-négation de l’Idée dans le simulacre, et, malgré les propositions de l’auteure, plus de mortes-vivantes que de fantômes. Sans incarnation maximum, pas d’être-au-mode possible.

Si les développements sur la « privation de la parole » sont souvent questionnant, si les mannequins peuvent se transformer en « Verbe qui se fait chair », il ne peut s’agir du verbe de l’être humain, debout et s’affirmant.

Je n’ai pas de compétences pour approcher les questions de l’incarnation comme « inséparable de celle de l’eucharistie », n’ayant, par ailleurs, que peu d’inclinaison pour la magie religieuse.

Les analyses du chapitre V « Codage et décodages des conventions de goût ;, des canons esthétiques, des normes éthiques » me semblent pertinentes sur le rôle de la mode dans la discipline des corps, l’uniformisation, le dressage des individu-e-s en consommatrices/consommateurs. La violence symbolique « par le biais des cadres mentaux, des critères de goût qu’elle édicte » induit aussi de violences réelles contre les corps.

L’auteure surestime l’émancipation possible par la mode. Elle-même souligne « dans un même élan, elle l’a enfermée dans d’autres moules, l’a figée dans des rôles aliénants, limitatifs ».

Si la mode peut transgresser certaines apparences, égratigner formellement des clichés d’assignation genrée, elle ne saurait influer significativement sur les rapports sociaux.

Dans le chapitre sur l’affrontement entre « iconodulie et iconoclastie », Véronique Bergen développe utilement autour de l’image dans les conceptions religieuses.

Je voudrais aussi signaler les pages sur l’auto-validation de la puissance, les opérations d’« enchantement factice du monde », la nécessaire « relance infinie de l’extravagance du visible » ou sur les gestes de vêtir-dévêtir.

La mode ne me semble pas concerner des « aliénations imaginaires et des libérations réelles », mais au delà des contradictions, toujours existantes, dans les formes sociales, plutôt des aliénations réelles et des libérations imaginaires. Le « Féminin » est une construction genrée, une invention contre le traitement égalitaire des êtres humains. Le dire n’aurait rien enlevé aux propos. Le taire, au delà de l’intérêt de ce livre, génère un soupçon de publicité indue pour l’industrie du luxe, la mode et ses nouvelle esclaves les top-modèles…

D’autres lectures, plus philosophiques sont probablement possibles.

Véronique Bergen : Le corps glorieux de la top-modèle

Editions Lignes, 2013, 143 pages, 14 euros

Didier Epsztajn

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