Pas des clients, des prostitueurs

                      Pour Martin qui nous rend accessibles, en français, des livres nécessaires

11Après le beau livre de Kajsa Ekis Ekman : L’être et la marchandise. Prostitution, maternité de substitution et dissociation de soi La transgression fétichiste des frontières se différencie de la dissolution révolutionnaire des mêmes frontières ) ,voici le coté habituellement non-traité, ces hommes invisibilisés dans leurs achats du corps de femmes (le plus souvent), ces prostitueurs. Et comme l’indique l’auteur dans « Bienvenue dans le monde des prostitueurs », premier chapitre du livre : « Il est grand temps de cesser de traiter les prostitueurs comme un détail accessoire et immatériel de ce qui est de plus en plus reconnu aujourd’hui comme un très grave problème social. Les hommes sont le moteur sous-jacent de la prostitution ». Il est donc impossible de traiter des problèmes entourant la prostitution « sans examiner de plus près ces hommes, leur personnalité, leurs actes, leurs motivations » et sans contester leurs mensonges, leurs contes et légendes.

Une passe, un moment de propriété du sexe, du corps de l’autre. Un corps réduit à des orifices…

Comme le souligne Victor Malarek « Aucun groupe social n’est aussi victimisé, aussi brutalement terrorisé et maltraité, que ce groupe des femmes et des enfants piégés dans le cycle infernal de la prostitution. Ce qui est le plus étrange, c’est que cette exploitation demeure aujourd’hui l’une des violations des droits de la personne les plus négligées de la planète ».

D’un coté, l’explosion mondiale de l’industrie du sexe, du tourisme sexuel, l’explosion du nombre de prostitueurs, le développement de la traite d’êtres humains (femmes et enfants), du « terrorisme sexuel international », de l’autre « alors que les femmes sont stigmatisées, par des expressions lourdes d’opprobre et de mépris – prostituées, putains, traînées et salopes -, ceux qui profitent de ces femmes sont affublés d’épithètes anodines comme client, consommateur, acheteur ou micheton ». Il n’est pas possible de parler de la prostitution sans parler des hommes, de leurs actes, de leur responsabilité. « Ce sont précisément ces hommes qui sont à la racine du problème » ces hommes trop souvent oubliés et dont les actes sont passés sous silence.

L’auteur nous propose un enquête qui s’intéresse donc aux hommes. Il nous parle de ces prostitueurs, de leurs justifications, leurs fantasmes, leurs actions, leurs mots sur Internet, du tourisme sexuel. Ces privilégiés montrent leur mépris des femmes, leur arrogance de classe, leur racisme, et sont convaincus d’être dans leur bon droit puisqu’ils payent.

Un voyage éprouvant au pays de réalités sordides maquillées par des fables sur le consentement, sur un « comportement masculin naturel », sur le droit au sexe (« cette dispense spéciale, une sorte de droit social, culturel et biologique »), sur cette masculinité commencée par une poignée de dollars.

Prologue

  1. Bienvenue dans le monde des prostitueurs

  2. Les gars sont comme ça…

  3. Amour et mariage

  4. Célibataire par choix

  5. O Sole Mio 

  6. Comme une petite amie

  7. Les choses se passent à ma façon

  8. Que ressentent-ils ?

  9. La femme-monstre !

  10. Les prostitueurs voyageurs

  11. Les prostitueurs prédateurs

  12. La fraternité des prostitueurs

  13. Introduction à l’éducation sexuelle

  14. Un cadeau aux prostitueurs

  15. Poursuite des prostitueurs

  16. De nouveau à l’école

  17. Sus aux prédateurs

Épilogue

Quelques éléments : « il n’existe aucun portrait du prostitueur type », des hommes quelconques, des homme tout-le-monde, des hommes qui considèrent que les femmes peuvent être utilisées, prises, baisées, avilies, violentées, des prostitueurs souvent utilisant la pornographie, du viagra pour « éveiller leur virilité »

« Tout se passe comme si le prostitueur tournait son propre film pornographique : il écrit le scénario, donne des ordres et joue le rôle vedette. Il peut être mesquin, agressif, dégradant ou vulgaire… ou plaisant et attentionné, et même se donner le rôle du tendre ami de cœur. Toutefois, son rôle n’est pas de plaire à la femme ou de se préoccuper de ses sentiments. L’essentiel est que lui se sente bien ».

Des dîners d’affaires dans des bars de danse nue, de la séparation entre la femme mariée et la salope, du sexe conjugal et du sexe souhaité, de la consommation de porno, du travestissent en petit ami, voir en client « préféré », etc… l’essentiel c’est que « les choses se passent à ma façon ». et que les femmes gémissent et leur fasse croire qu’ils l’envoie au septième ciel.

Ces hommes refusent de prendre ne compte l’autre personne pour elle-même. « Refusant de regarder au-delà des apparences, ces prostitueurs préfèrent croire que le sourire d’une esclave sexuelle prouve son consentement ». Ils souhaitent que les femmes soient dociles, dévouées, assujetties à leurs besoins. Ils n’hésitent à se décrire comme victimes du pouvoir des femmes.

Je souligne les terribles pages sur la chasse aux jeunes filles dans les pays du sud, par ces touristes-prostitueurs.

L’auteur traite aussi de l’industrie de la pornographie, de plus en plus misogyne, violente et criminelle. Une forte part de la pornographie « sexualise la violence et l’avilissement des femmes ». les proxénètes-pornographes « sont en train de faire à la sexualité ce que McDonald’s a fait à la nourriture ».

L’industrie du sexe n’est pas seulement déshumanisante, elle est dangereuse, « dans l’univers de la prostitution, le sexe n’est jamais sécuritaire ».

L’auteur montre les liens entre pauvreté et prostitution, que « la majorité des femmes en situation de prostitution ne choisissent pas cette activité ». Qu’elles sont « dressées, brisées par des corrections, de l’intimidation et au moyen de menaces perpétuelles ». Les prostitueurs ne peuvent ignorer ces réalités.

Victor Malarek analyse aussi les exemples de légalisation de la prostitution (Pays-Bas, Allemagne, Australie), les bordels (et la « nécessaire » traite pour les alimenter), les liens avec le crime organisé, la prostitution enfantine.

Il montre aussi qu’une autre politique est possible, comme en Suède. Ces conclusions recoupent largement celles de Kajsa Ekis Ekman.

En épilogue, l’auteur insiste sur plusieurs points : cibler les prostitueurs, abandonner le fantasme de la légalisation, transformer les attitudes sociales, éduquer les garçons, appliquer les lois, venir en aide aux femmes…

La prostitution n’a rien à voir avec la sexualité des femmes, c’est une affaire de pouvoir, du pouvoir des hommes. « Toute cette tragédie sociale se résume à un enjeu : la dignité, celle des femmes et des jeunes filles du monde entier. Dans la prostitution, il n’y a ni dignité, ni autonomisation, ni égalité d’aucune sorte. L’égalité réelle entre les femmes et les hommes demeurera toujours hors de portée tant que les hommes considéreront qu’ils ont le droit de louer le corps d’une femme. Ce n’est pas un droit et ce ne devrait jamais l’être. Nous devons faire tout en notre pouvoir pour abolir la prostitution ».

Voir aussi les textes de « Dones d’Enllaç » : Syndicalisme et prostitution. Quelques questions embarrassantes et de Sylviane Dahan : De l’abolition de l’esclavage à l’abolition de la prostitution et aussi : Je demande : l’adoption d’une loi d’abolition du système prostitueur incluant les mesures suivantes : et Le 13 avril, ensemble, construisons un monde sans prostitution !

Victor Malarek : Les prostitueurs

Sexe à vendre… Les hommes qui achètent du sexe

Traduit de l’anglais (Canada) par Martin Dufresne

M éditeur, Ville Mont-Royal (Québec) 2013, 244 pages

Didier Epsztajn

3 réponses à “Pas des clients, des prostitueurs

  1. des hommes qui « achètent du sexe » !!! mais c’est quoi ces euphémismes mensongers !!!
    * ce qui caractérise la violence prostitutionnelle n’est pas l’achat (exploitation) mais 1) le viol (crime) et 2) le caractère discriminatoire du système prostitueur (sexisme) … ce qui constitue des éléments de crime ciblé contre un groupe social déjà persécuté (chiffres conservateurs : une femme meurt sous les coups de son conjoint tous les deux jours et demi, une femme est violée toutes les 7 minutes en Rance), crime organisé et existant dans un contexte global d’inégalite … bref, ça ressemble furieusement à du crime contre l’humanité.
    * « du sexe » ??? les femmes sont du sexe ? ou doit on entendre « sexualité » ? NON l’acte prostitutionnel n’est pas de la sexualité, ou alors il va falloir admettre (et les conséquences sociétales sont énormes) que ce que les hommes appellent « sexualité » inclue le viol prostitutionnel, cet acte d’intrusion physique en une femme qui ne le désire pas, et dont le consentement peut s’obtenir sous n’importe quelles conditions (de peur, d’inégalité, de pression, d’humiliation, d’isolement, de besoin économique, etc. )…. et donc conclure que la définition pénale du viol n’est qu’une hypocrisie de plus, jetée comme un mouchoir blanc sur un abattage auquel presque tous les hommes participent.

    • L’auteur démontre justement que la prostitution n’est pas la sexualité. Qu’il s’agit de l’exploitation violente des femmes.
      C’est aussi, ce que je souligne dans ma note de lecture.
      Donc pas d' »euphémismes mensongers » mais un titre reprenant ce que disent les hommes-prostituteurs pour en démonter le mensonge, faire une analyse dénonciatrice des réalités de la prostitution et combattre pour l’abolition du système prostitueur.

  2. Merci Didier,
    Vos recensions vont toujours au coeur du propos de l’auteur-e et en donnent à lire juste assez pour faire sentir la nécessité d’en savoir plus.

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