Un régime de violence militaire à prétention humanitaire

8Ceci n’est pas un livre de science-fiction mais une réflexion philosophique, « Le propos de ce livre est de soumettre le drone à un travail d’investigation philosophique », une réflexion sur la guerre, le combat, le tuer, l’humain. Grégoire Chamayou développe ses analyses autour des questions de géographie, d’éthique, de stratégie, de droit, de politique… « C’est d’abord de ces crises d’intelligibilité que je voudrais essayer de rendre compte en mettant au jour les contradictions qu’elles expriment. À la racine de toutes, il y a l’élimination, déjà rampante, mais ici absolument radicalisée, de tout rapport de réciprocité ».

Si « Le peuple des drones ne se compose pas seulement d’objets volants », « Ce livre se focalise sur le cas des drones armés volants, ceux qui servent actuellement à mener les frappes dont la presse se fait régulièrement l’écho, ceux que l’on appelle les drones  »chasseurs-tueurs » ». A partir des fonctionnalités de surveillance, d’un profil d’œil, l’objet s’est métamorphosé en arme, d’où une définition proposée : « des caméscopes volants, de haute résolution, armés de missiles ».

Il s’agit comme le dit un militaire américain de « projeter du pouvoir sans projeter de vulnérabilité ». Cette façon de s’exprimer n’est qu’un euphémisme «  qui recouvre le fait de blesser, de tuer, de détruire ». Le drone n’est donc pas une arme comme une autre, des milliers de kilomètres peuvent s’intercaler entre le « tueur » et la victime, cet ennemi « réduit au statut de simple cible ». Les soldats commandant aux drones sont donc préservés, le drone permet le retrait « du corps vulnérable »,sa mise « hors de portée ».

Avec le drone armé, il y a un changement qualitatif, un passage à la limite : « pour qui fait usage d’une telle arme, il devient a priori impossible de mourir en tuant. La guerre, d’asymétrique qu’elle pouvait être, se fait absolument unilatérale. Ce qui pouvait encore se présenter comme un combat se convertit en simple campagne d’abattage. »

La croissance rapide des équipements en drone illustre un projet stratégique : « la dronisation à moyen terme d’une part grandissante des forces armées américaines » et ce projet pourrait se construire comme seule option praticable.

Grégoire Chamayou cite la philosophe Simone Weil et son incitation à « commencer par démonter le mécanisme de la violence » et interroge « ce que le choix de ces moyens, par lui-même, tend à imposer ».

Quelles mutations de définition des conflits et des conditions d’exercice du pouvoir de guerre leur utilisation entraîne-t-elle ? Quelles modifications sur les rapports à l’ennemi, sur les rapports entre l’État et les citoyen-ne-s ?

« Mon propos est ouvertement polémique : au-delà de ses éventuels apports analytiques, l’objectif de ce livre est de fournir, à celles et ceux qui voudront s’opposer à la politique dont le drone est l’instrument, des outils discursifs pour le faire ».

I. Techniques et tactiques

1. Méthodologies de l’environnement hostile

2. Généalogie du Predator

3. Principes théoriques de la chasse à l’homme

4. Surveiller et anéantir

5. Analyse des formes de vie

6. Kill box

7. Contre-insurrection par les airs

8. Vulnérabilités

II.Ethos et psychè

1. Drones et kamikazes

2. « Que les autres meurent »

3. Crise dans l’ethos militaire

4. Psychopathologies du drone

5. Tuer à distance

III. Nécroéthique

1. L’immunité du combattant

2. L’arme humanitaire

3. Précisions

IV. Principes de la philosophie du droit de tuer

1. Les meurtriers indélicats

2. La guerre hors de combat

3. Licence to kill

V. Corps politiques

1. À la guerre comme à la paix

2. Militarisme démocratique

3. L’essence des combattants

4. La fabrique des automates politiques

Épilogue. De la guerre, à distance

Je ne présente que quelques éléments de cette riche argumentation.

Surveiller et anéantir. Les innovations introduites par les drones peuvent s’énoncer en termes de « principe de regard persistant ou de veille permanente », « principe de totalisation des perspectives ou de vue synoptique », de voir tout, tout le temps, « principe d’archivage total ou du films de toutes les vies », permettant une traçabilité rétrospective des itinéraires et l’invention de genèses, de fil de causalité à travers les années, « principe de fusion de données », « principe de schématisation des formes de vie » rendant possible la qualification, la classification de types de comportement en liaison avec la fabrication de profils déterminés, « principe de détection des anomalies et d’anticipation préventive » et donc possibles interventions avant que des actions soient réellement effectuées, soit une sorte de police du possible délit à venir, de prédiction et de répression de possibles, en non forcément plausibles, développements. Comme le note l’auteur l’effet de surveillance létale en permanence entraîne « un enfermement psychique, dont le périmètre n’est plus défini par des grilles, des barrières ou des murs, mais par des cercles invisibles que tracent au-dessus des têtes les tournoiements sans fin de miradors volants ».

Image et réalité. « L’image du molosse ressemble à celle du molosse, mais comment savoir avec certitude quel objet l’engendre, si l’on n’a accès qu’à son ombre portée ? ».

Kill box. La violence armée est aujourd’hui « indéfinie dans le temps, elle l’est aussi dans l’espace ». Le drone permet une « continuité surplombante de l’air ». La zone de violence possible pour l’État-chasseur-tueur n’est plus une zone délimitée mais l’ensemble des territoires possibles de « l’ennemi-proie ». « Ce qui se dessine, c’est un pouvoir invasif se fondant moins sur une notion de droit de conquête que de droit de poursuite », un contrôle de l’espace par le haut, et la violation des espaces aériens d’États dont la souveraineté est ainsi limitée par l’impérialisme dominant. Kill box ou « zone autonome de tuerie temporaire ». Les drones vantés par leur précision servent à l’extension du champ de tir au monde entier. Le pouvoir de police létale n’a plus de frontière. « En redéfinissant la notion de zone de conflit armé comme un lieu mobile rattaché à la personne de l’ennemi, on en arrive à revendiquer, sous couvert de droit des conflits armés, l’équivalent à l’exécution extrajudiciaire étendu au monde entier, même en zone de paix, contre tout suspect, hors procédure, y compris contre ses propres citoyens ». Cela est pour le moins une violation du droit de la guerre, qui délimite, circonscrit l’exercice licite de la violence.

Persistance du regard et précision dans le ciblage. Et pourtant les faits sont têtus et les « dégâts collatéraux » importants. Sans oublier que les stratégies de « contre-insurrection par les airs », cette redéfinition du « priver l’ennemi d’ennemi », cette idée de « combattre par la terreur » (les drones comme armes de terrorisme d’État) relèvent de la « dissolution de l’analyse politique dans les catégories de l’entendement policier », de la réduction des complexités à la binarité de bien et du mal. L’auteur souligne la pente de ce scénario, celle « d’une violence infinie, à l’issue impossible… ».

Envers du mirage, envers du mythe, le point de vulnérabilité, à commencer par ce « laps de temps incompressible» nécessaire entre le pressage du bouton et l’exécution, ou « l’irréductible porosité des frontières », sans oublier, si le personnel militaire devient hyper-protégé, c’est la division entre soldats exposés et civil-e-s préservé-e-s qui pourrait être compromise.

Immunité du combattant et suppression d’une distinction. La distance induite par le drone soustrait le combattant à la confrontation avec l’autre, construit une « immunité du combattant impérial », c’est une révision des principes « de l’éthique et du droits des conflits armés ». C’est aussi l’implacable violence froide et « une éviscération des principes du droit international par un nationalisme de l’autopréservation vitale ». La distinction entre civil-e-s et combattants se dissout et émerge une stricte hiérarchisation entre la/le national-e et l’étranger-e, la vie des premier-e-s restant seule à prendre en compte. Dans le même temps est aussi aboli « la différence entre combattants et non combattants ». Grégoire Chamayou souligne le passage insidieux de « combattants » à celle de « militants présumés » : « On assiste alors à une militantisation et à une probalisation technico-juridique du statut du combattant ». Je complète par un plus long extrait : « J’ai essayé de montrer en quoi la thèse de la précision-distinction repose sur des confusions et des sophismes en cascade, qui peuvent et qui doivent être d’abord contestés sur le principe. Contrairement à la légende si répandue, le drone s’apparente en réalité à une arme non discriminante d’un nouveau genre : en supprimant la possibilité même d’une différenciation manifeste entre combattants et non-combattants ».

Comme nous le rappelle l’auteur, « La guerre est l’une de ces rares activités où l’on peut tuer sans crime ». Les drones renforcent l’asymétrie dans la guerre, qui « dégénère en mise à mort » d’êtres humains privés du « droit de combattre tout court » et pour le dire autrement « La verticalisation de la violence armée implique tendanciellement l’hostilisation politico-jurique absolue de l’ennemi. Comme celui-ci n’est plus situé, à aucun sens du terme, sur le même plan que soi ».

Des êtres humains et des machines, travail vivant et capital. « Ce qui se joue dans la tendance à la substitution du capital au travail militaire, ce n’est pas seulement une perturbation des conditions du calcul politique du souverain démocratique, mais aussi, et plus fondamentalement, une autonomisation sociale accrue de l’appareil d’État ».

J’ai particulièrement apprécié les chapitres sur « L’essence des combattants », dont les formes de remise en cause des nous natio-institutionnalisé ; « La fabrique des automates politiques » dont la fabrique de l’irresponsabilité et cette terrible phrase « le crime le plus substantiel ne réside pas dans une transgression ouverte de la loi, mais dans les replis de son application souveraine ».

Une remarquable étude, un prolongement de certaines analyses sur les corps vils et les chasses à l’homme. Les drones ne sont pas qu’une question d’armement, qu’une question technique mais bien une question politique qui pourrait avoir des prolongements hors du périmètre de la « guerre » du nouvel État-drone.

Du même auteur :Les corps vils. Expérimenter sur les êtres humains aux XVIIIe et XIXe siècle, Les empêcheurs de penser en rond /La découverte 2008, Restriction du champ de l’expérimentation et restriction de la conscience politique du savant et Les chasses à l’homme, Editions La fabrique 2010, L’homme inscrit comme possible proie

Voir aussi Interview sur Libération : «La guerre devient un télétravail pour employés de bureau» – Libération

Grégoire Chamayou : Théorie du drone

La fabrique éditions, Paris 2013, 363 pages, 14 euros

Didier Epsztajn

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