Relation interne riche et significative entre deux configurations

1Ma lecture du livre de Michael Löwy sera celle d’un simple passager lecteur, peu familier de l’œuvre de Max Wéber et d’auteurs cités comme Jürgen Habermas, sans oublier des lectures anciennes, en particulier celle de György Lukacs.

L’auteur indique « Mon interprétation de Weber privilégie, on va le voir, son pessimisme culturel, son diagnostic impitoyable de la civilisation capitaliste bureaucratique –  »dure comme l’acier » – et sa sombre prémonition de l’avenir qu’elle nous prépare », et ne cache pas la coloration de sa lecture par son engagement politique anticapitaliste, son engagement théorique marxiste. Cette « situation » politique est suffisamment rare pour être soulignée, d’autres pensant réfléchir à partir d’une fantasmatique neutralité.

L’auteur souligne les « divergences politiques et méthodologiques » entre Karl Marx et Max Weber et indique « Marx et Weber partagent une vision du capitalisme moderne comme univers où  »les individus sont dirigés par des abstractions » (Marx), où les relations impersonnelles et  »chosifiées » (Versachlicht) remplacent les relations personnelles de dépendance et où l’accumulation du capital devient une fin pour soi, largement irrationnelle. En outre, ils sont tous les deux d’accord pour : a) définir les classes sociales par des positions de pouvoir sur le marché et par une situation de propriété ; b) considérer l’État rationnel/bureaucratique comme une condition nécessaire du capitalisme – et vice versa ; c) affirmer que le monopole de la violence est l’essence du pouvoir étatique ».

Dans le premier chapitre « Marx et Weber : Kapitalismus », les analyses de Michael Löwy concernent principalement « la question des origines du système et son évaluation critique ». L’auteur rejette en particulier les « interprétation causale » dans les analyses sur religion et capitalisme. Il souligne, à propos de L’Éthique protestante et l’Esprit du capitalisme, « Il s’agit plutôt d’une étude brillante, pénétrante et profonde de la relation réciproque, du rapport intime, de la connexion profonde entre ces deux structures culturelles : l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, qui ne se soucie guère de la question de la primauté. Le terme qui rend compte de cette relation réciproque est celui d’affinité élective (Wahlverwandtschaft) ».

Sur l’anticapitalisme de Karl Marx, l’auteur traite de l’injustice de l’exploitation, le perte de liberté par l’aliénation, la réification, le fétichisme de la marchandise, la quantification vénale, l’irrationalité, la barbarie moderne, l’expansion coloniale et/ou impérialiste.

Max Weber rejette l’idée socialiste et semble opter « pour une acceptation résignée de la civilisation bourgeoise, considérée comme inévitable » tout en donnant une « critique lucide, pessimiste et profondément radicale des paradoxes de la rationalité capitaliste ». Michael Löwy souligne les analyses sur l’inégalité des richesses, l’exploitation des travailleurs, l’inversion des moyens et des fins, la soumission à un mécanisme tout-puissant, l’emprisonnement par un système qu’on a soit-même créé.

Dans un second chapitre, l’auteur traite du pessimisme culturel de Max Weber, et des liens entre romantisme et modernité. J’ai notamment apprécie « la digression critique » sur la « critique acerbe et profonde de ce système ».

La seconde partie de l’ouvrage « Max Weber sur les affinités électives » a été , pour moi, la plus stimulante.

L’auteur souligne : « Il s’agit pour Weber de dépasser l’approche traditionnelle en termes de causalités, et de contourner ainsi le débat sur la primauté du  »matériel » ou du  »spirituel » ». Il fait une sorte d’inventaire des usages de cette notion, dans les champ religieux, économique, culturel, entre les formes structurelles de l’action communautaire et les formes concrètes de l’économie, entre éthique religieuse et ethos économique, entre formes religieuses et formes politiques, entre structures économiques et formes politiques, entre classes sociales et ordres religieux, entre visions du monde et intérêts de classes sociales, entre styles de vie d’une classe sociale et certains styles de vie religieux. Il souligne que « l’orientation méthodologique principale du livre n’affirme ni la priorité du facteur économique (« matériel ») ni celle du religieux (« spirituel ») mais plutôt leur congruence et leur affinité élective ». En somme le refus de la mono-causalité, du déterminisme mesquin et la prise en compte de « la complexité historique des rapports entre les comportements religieux et économiques ».

Michael Löwy propose une définition : « l’affinité élective est le processus par lequel a) deux formes culturelles/religieuses, intellectuelles, politiques ou économiques – ou b) une forme culturelle et le style de vie et/ou les intérêts d’un groupe social, entrent à partir de certaines analogies significatives, parentés intimes ou affinités de sens, dans un rapport d’attraction et d’influence réciproques, de choix actif, de convergence et de renforcement mutuel ».

L’auteur analysera ensuite, une « affinité négative », l’éthique catholique et l’esprit du capitalisme, en traitant aussi de la situation en Amérique latine et de la théologie de la libération.

Dans la dernière partie, l’auteur traite du « marxisme wébérien » et en particulier les lectures « du capitalisme comme religion », interprétations inventives ou détournement, d’Ernst Bloch, Walter Benjamin et Eric Fromm ; puis des figures du marxisme wébérien de György Lukacs à Maurice Merleau-Ponty, en passant par Antonio Gramsci, José Carlos Mariatégui, l’école de Francfort, Jean-Marie Vincent et de manière très critique « la dissociation » de Jürgen Habermas et « ses illusions typiquement libérales sur les vertus de la  »discussion publique et rationnelle des intérêts », la production consensuelle de  »normes éthico-juridiques », etc. ».

Michael Löwy, en conclusion, souligne deux dimensions : la complémentarité des outils théoriques « absolument nécessaires » de Karl Marx et Max Weber et leurs insuffisances, comme pour analyser la crise écologique ; et l’association du pessimisme de la raison et de l’optimisme de la volonté dont parlait Antonio Gramsci…

Lectures complémentaires possibles : Jean-Marie Vincent : « Max Weber ou la démocratie inachevée » (Editions du Félin 1998)

L’ouvrage coordonné par Michael Löwy : « Max Weber et les paradoxes de la modernité », PUF débats philosophiques 2012, Des approches interrogatives sur une pensée de la modernité ou son article « Max Weber, capitalisme et liberté – « Stahlhartes Gehäuse » : l’allégorie de la cage d’acier » publié sur le site Europe solidaire sans frontières [Europe Solidaire Sans Frontières] Max Weber, capitalisme et liberté – « Stahlhartes Gehäuse » : l’allégorie de la cage d’acier.

Parmi les autres livres de l’auteur :

Ecosocialisme. L’alternative radicale à la catastrophe écologique capitaliste, Mille et une nuits 2011, Refuser le dilemme entre une belle mort radioactive et une lente asphyxie due au réchauffement global

Les aventures de Karl Marx contre le baron de Münchhausen. Introduction à une sociologie critique de la connaissance, réédition Syllepse 2012, Les catégories de pensée impensées qui délimitent le pensable et prédéterminent le pensé

Juifs hétérodoxes. Romantisme, messianisme, utopie, Editions de l’éclat, philosophie imaginaire 2010, Ne pas faire l’économie d’une excursion par les sentiers de l’utopie

Avec Erwan Dianteill : Sociologies et religion. Approches insolites, PUF 2009,  Transgression de barrières disciplinaires

A lire aussi : Sous la direction de Vincent Delecroix et Erwan Dianteill : Cartographie de l’utopie. L’œuvre indisciplinée de Michael Löwy Dieux et démons cachés sans nécessité dans le hasard objectif

Michael Löwy : La cage d’acier. Max Weber et le marxisme wébérien

Un ordre d’idées – Stock, Paris 2013, 198 pages, 18 euros

Didier Epsztajn

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