Ce n’est pas nier, mais affronter les différences entre femmes qui peut nous rendre plus fortes

couverture_cedref_2011_1ereEn introduction, les auteures soulignent l’absence de définition universelle du féminisme « Les théories, pratiques et mouvements sociaux class.e.és sous ces rubriques sont des formations contextuelles ». Elles expliquent les deux tendances du queer (« queer of color », « théories queers blanches »).

Sur la première, elles indiquent : « Les théories et la critique queer of color états-uniennes peuvent être définies comme des théories queers qui abordent sans les séparer le genre, les sexualités, le racisme, la colonialité, le génocide, l’esclavage, le post-esclavage et l’exploitation de classe. Elles se centrent non seulement sur des sujets queer (queer en tant que nom), mais elles désignent également une action (queer en tant que verbe), une modalité (queer en tant qu’adjectif) et en particulier un mode spécifique de critique (autre dimension de queer en tant que verbe) ». Sur la seconde : « Par contraste, aux États-Unis, les théories queers blanches peuvent être définies comme celles qui sont quasi-exclusivement centrées sur le genre et la sexualité ».

Paola Baccheta et Jules Falquet analysent « Le tiers-monde états-unien », le racisme comme « fruit d’une construction historique, sociale et politique particulière » et nous rappellent que « l’histoire de la colonisation (de peuplement), de la tentative de génocide des populations autochtones et de la traite esclavagiste sont indissociables de la formation sociale et ethnico-raciale actuelle du pays » et présentent quelques contours des « Théories et pratiques féministes et queers décoloniales » et en particulier celles des « Chicanas et latinas états-uniennes ».

Sur ce sujet, les auteures écrivent : « Ces formes d’expressions créatives reflètent une réinvention de l’histoire de la religion dominante en parallèle à la mise en centralité de spiritualités alternatives, un travail sur le corps, toujours dans l’inséparabilité du genre, des sexualités, de la race, de la classe et des colonialités ».

Les textes sont présentés comme une « sorte d’ouverture sur plusieurs univers ».

Pour ce que j’en connais, je reste peu convaincu des apports des théories « queers », leurs contournements des rapports sociaux, des contradictions internes, des relations asymétriques et plus généralement des questions de pouvoir ou de la politique. L’insistance mise sur les aspects discursifs, les cultures ou les analyses en termes de conscience me semblent en deçà des nécessaires interrogations.

Traiter des « imbrications », des « intersections », de la « coextensivité » des rapports de classes, de genre, de processus de racialisation, etc. demeure indispensable. Encore ne faut-il pas négliger leurs aspects matériels, leurs contextualisations historiques, au profit de reconstructions atemporelles, a-historiques voire essentialistes « mettre en œuvre un  »essentialisme stratégique » nécessaire pour intervenir du coté des marginalisé.e.s au sein du pouvoir ».

Le choix des mots, du vocabulaire rend certains textes très jargonnants, d’autant que les catégories critiquées ne sont jamais précisément définies (par ex : féminisme hégémonique, notion de post-modernisme), sans oublier dans le texte de Chela Sandoval le recours aux théorisations de Louis Althusser dont l’ouverture au féminisme ressemble plus à une porte condamnée, ou le trait tracé entre « droits égaux », intégration/assimilation ou ordre dominant.

Quoiqu’il en soit, je reconnais que certaines interrogations sont plus qu’utiles pour mettre en question la/le sujet, les processus de subjectivisation, qu’il importe de souligner les « pratiques contre-hégémoniques ». La recherche d’autonomie organisationnelle spécifique, la mise en question des « nous » indéterminés (voir le texte de Norma Alarcón), le refus des injonctions des communautés majoritaires, me semblent encore plus importantes.

Paradoxalement, ce sont les textes les plus littéraires (dans leurs indéterminations mêmes) qui offrent des portes d’entrées les plus accessibles et les plus intéressantes ainsi que des réflexions politiques les plus critiques.

L’ouverture par un poème de Dona Kate Rushin « The Bridge Poem » est pertinent :

« J’en ai assez

j’en ai marre de voir et de toucher

Les deux cotés des choses

Marre d’être le foutu pont pour tout le monde… »

Je ne souligne que quelques éléments.

Cherrie. L. Moraga « La Güera » parle, entre autres, du silence comme « forme de famine », du danger de « hiérarchiser les oppressions », soit avec des expressions plus familières, de faire de l’une un front principal, reléguant les autres au futur indéterminé… De ce point de vue, la division entre le maintenant et le futur est d’abord un frein considérable à la mobilisation maintenant des un-e-s et des autres, un enfermement, un isolement. L’auteure insiste sur le collectif à construire, « le vrai pouvoir, comme vous et moi le savons très bien, est collectif. Je ne peux pas me permettre d’avoir peur de vous, ni vous de moi. S’il faut en arriver à une collusion frontale, faisons-le : cette timidité courtoise est en train de nous tuer ».

Et comment ne pas ressentir la force politique d’un « j’ai l’impression d’avoir été passée à l’eau de javel et de m’être échouée sur la plage ».

De la même auteure, j’ai particulièrement apprécié « Je change et je prends le métro / je passe dans la clandestinité » et la citation d’Audre Lorde, sur la racisme « J’exhorte chacune d’entre nous à descendre dans ce lieu de connaissance au plus profond d’elle-même pour atteindre la terreur et dégoût de toute différence qui s’y terre »

Sans revenir sur les critiques déjà mentionnées, la lecture du texte de Gloria Anzaldúa « La conscience de la mestiza. Vers une nouvelle conscience » permet de mieux cerner une pensée riche, que ce soit sur l’ambivalence, l’ambiguïté, la collision, ou sur le nécessairement dépassement, la guérison des déchirures, ou d’aborder les « loyautés divisées ». L’auteure insiste aussi sur cette « ombre collective », la nécessaire connaissance réciproque de l’histoire des lutte des Native Americans et de celles des chicanos/chicanas.

Sommaire :

Paola Baccheta et Jules Falquet avec Norma Alarcon : Introduction

Dona Kate Rushin : The Bridge Poem

Cherrie. L. Moraga : La Güera

Cherrie. L. Moraga : « Préface » à This Bridge Called My Back. Writings of Radical Women of Color (1981)

Cherrie. L. Moraga : Réfugiées d’un monde en feu, avant-propos à la deuxième édition

Gloria Anzaldúa : La conscience de la mestiza. Vers une nouvelle conscience

Norma Alarcón : Le(s) sujet(s) théorique(s) de This Bridge Called My Back et le féminisme anglo-américain

Maria Lugones : Attitude joueuse, voyage d’un « monde » à d’autres et perception aimante

Chela Sandoval : Féminisme du tiers-monde états-unien: mouvement social différentiel

Au delà des critiques, la mise à disposition de ces textes, comme hier de ceux du « black féminisme » (Anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000, textes choisis et présentés par Elsa Dorlin, Editions L’Harmattan 2008, Sujet politique du féminisme – qui est ce NOUS de  » Nous les femmes  » ?) permet à la fois de connaître des analyses et des pratiques contre-hégémoniques, de rendre crédibles les tentatives de développer un « universalisme stratégique », pour utiliser une expression d’Eleni Varikas « Ce qui exige de penser ensemble, dans leur interdépendance, les subalternités multiples, les histoires de domination et les traditions de résistance souvent discordantes » dans l’ouvrage complémentaire cité ci-dessous.

Comme le disent Paola Baccheta et Jules Falquet en fin d’introduction : « En espérant que ces éclairages contribuent à nous rendre plus lucides et plus fortes, individuellement et collectivement, pour affronter les défis de l’imbrication des rapports sociaux de sexe,  »race », racisme et classe, de la colonialité et de la mondialisation libérale et les tentatives d’instrumentalisation raciste, coloniale et classiste du féminisme, en France comme dans les autres pays francophones en Europe et dans le monde ». Sans oublier qu’en France et dans le monde occidental, quoiqu’en disent certain-e-s, l’égalité n’existe toujours pas, ici et maintenant.

En complément possible : Cahiers du genre N°50 : Genre, modernité et ‘colonialité’ du pouvoir, coordonné par Maria Eleonora Sanna et Eleni Varikas, L’harmattan 2011 Reconnaître dans ces histoires passées quelque chose qui nous concerne car, demeuré impensé, irrésolu, qui hante notre présent

Les Cahiers du CEDREF : Théories féministes et queers décoloniales : interventions Chicanas et Latinas états-uniennes

Coordonné par Paola Bacchetta et Jules Falquet avec Norma Alarcon

Université de Paris Diderot – Editions iXe, Paris 2011, 186 pages, 13euros

Didier Epsztajn

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