Vertigineux champ des possibles et vaste arborescence des alternatives

Ce petit article, d’une dizaine de pages, permet d’entrer au cœur du temps et de l’histoire selon Walter Benjamin. Et pour commencer, j’invite à regarder le tableau de Paul Klee, lire la « Salutation à l’Ange » de Gerhard Scholem et relire, une fois de plus cette « fameuse » thèse IX.

 AngelusNovus

« Mon aile est prête à prendre son essor

Je voudrais bien revenir en arrière,

Car en restant même autant que le temps vivant

Je n’aurais guère de bonheur. »

Gerhard ScholemSalutation de l’Ange

Thèse IX

« Il existe un tableau de Klee qui s’intitule «Angelus Novus ». Il représente un ange qui semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe de son regard. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C’est à cela que doit ressembler l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel.Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. »

Je ne souligne que certains éléments de l’article de Michael Löwy qui nous rappelle que Walter Benjamin « est un critique révolutionnaire de la philosophie du progrès, un adversaire marxiste du progressisme, un nostalgique du passé qui rêve de l’avenir, un romantique partisan du matérialisme ». Issu de la culture juive de la Mitteleuropa de langue et de « culture » allemande, de sensibilité libertaire, celui-ci n’adhère pas au cancer qui gangrène une bonne partie de la gauche « la religion politique de l’État-nation ».

Ce qui intéresse Walter Benjamin dans le messianisme, n’est pas le personne du Messie , mais « l’ère messianique de l’avenir ». Sa pensée est riche d’une réflexion approfondie sur le temps, sur l’articulation entre « passé, présent et avenir en une autre conception de l’histoire non close ». D’où la place particulière de la remémoration « capable, à ses yeux de  »rendre non close » la souffrance apparemment définitive des victimes du passé ». Contre le temps linéaire, le temps homogène « aussi vide et mécanique que celui des horloges », Walter Benjamin articule temporalité messianique et historicité révolutionnaire. Son « attaque contre l’idéologie du progrès ne se mène pas au nom d’un conservatisme passéiste mais au nom de la révolution ». Nous sommes ici dans le même espace que celui du « principe espérance »

Justement c’est sur l’espérance, l’ouverture des possibles, que je termine cette courte note « Dès lors, les thèses de 1940 forment une sorte de manifeste philosophique pour l’ouverture de l’histoire, une conception du processus historique débouchement sur un vertigineux champ des possibles, une vaste arborescence des alternatives, sans tomber pour autant dans l’illusion d’une liberté absolue : les conditions  »objectives » sont aussi des conditions de possibilité ».

Un article passionnant, une invitation à regarder le tableau de Paul Klee et de (re)lire les œuvres de Walter Benjamin.

Pour les plus « novices », je ne peux que conseiller les trois tomes des écrits de W. Benjamin en Folio Essais, les livres de Gershom Scholem (Walter Benjamin, histoire d’une amitié, Presses Pocket ; Benjamin et son ange, Rivages poche) et les ouvrages de Daniel Bensaid (Walter Benjamin, sentinelle messianique, Plon, 1990), de Michael Lowy (Rédemption et Utopie, le judaïsme libertaire en Europe centrale, PUF 1988 ; Walter Benjamin : Avertissement d’incendie, PUF 2001) de Stéphane Mosès (L’ange de l’histoire : Rosenzweig, Benjamin, Scholem, Seuil1992) et le malheureusement inachevé ouvrage de Jean-Michel Palmier : Walter Benjamin. Le chiffonnier, l’Ange et le petit Bossu. Esthétique et politique chez Walter Benjamin, Kmincksieck 2006 : Éloge d’une lecture


Parmi la riche œuvre de Michael Löwy :

Ecosocialisme.L’alternative radicale à la catastrophe écologique capitaliste,Les petits libres, Mille et une nuits 2011, Refuser le dilemme entre une belle mort radioactive et une lente asphyxie due au réchauffement global

Les aventures de Karl Marx contre le baron de Münchhausen. Introduction à une sociologie critique de la connaissance, réédition Syllepse 2012, Les catégories de pensée impensées qui délimitent le pensable et prédéterminent le pensé

Juifs hétérodoxes. Romantisme, messianisme, utopie, Editions de l’éclat, philosophie imaginaire 2010, Ne pas faire l’économie d’une excursion par les sentiers de l’utopie

Avec Erwan Dianteill : Sociologies et religion. Approches insolitesPUF 2009, Transgression de barrières disciplinaires

ou l’ouvrage coordonné par l’auteur : Max Weber et les paradoxes de la modernité, PUF débats philosophiques 2012, Des approches interrogatives sur une pensée de la modernité

A lire aussi : Sous la direction de Vincent Delecroix et Erwan Dianteill : Cartographie de l’utopie. L’œuvre indisciplinée de Michael Löwy, Dieux et démons cachés sans nécessité dans le hasard objectif

Article de Michael Löwy : Temps messianique et historicité révolutionnaire chez Walter Benjamin, paru dans Vingtième Siècle N°117 de janvier-mars 2013

Didier Epsztajn

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