Qu’il est facile de condamner un homme !

2« Entre 1927 et 1929, Nikos Kazantzaki, Panaït Istrati et leurs compagnes respectives – Eleni Samios et Bilili – entreprennent un long voyage en URSS, afin de témoigner favorablement de l’avancée de la révolution. Inédit en français, le présent récit d’Eleni Samios-Kazantzaki est celui de l’aventure qui conduisit les quatre jeunes gens épris de découverte – et révolutionnaires dans l’âme –, depuis Moscou jusqu’aux confins centre-orientaux de l’URSS. À l’occasion de ce voyage, Panaït Istrati, d’abord enthousiaste partisan de la révolution, dut brutalement déchanter, ayant constaté les dérives et les abus de la bureaucratie soviétique encore naissante. »

Comme le rappelle Anselm Jappe dans sa présentation « Pendant quelques années, les événements en Russie ont semblé démontrer que l’humanité était capable de se libérer de ses anciens maux et de reconstruire la vie à partir de zéro, en réalisant des rêves tenus jusque-là pour des utopies – et cela, dans le plus grand pays du monde ». Cela pourra paraître étrange aujourd’hui, mais l’écho de la révolution russe porta loin.

Mais si cette précision est nécessaire pour comprendre pourquoi les personnages de ce livre firent le voyage relaté, elle permet aussi de comprendre la violence de la désillusion en regard de l’espoir soulevé. Quelques écrivains donnèrent leur version, leurs impressions de cette société tant vantée par les partis communistes, en fait des partis staliniens. La publication de « Vers l’autre flamme » fut considéré, par eux, comme acte de trahison. « Le contrecoup est terrible : les staliniens français emmenés par Henri Barbusse, lancent contre Istrati l’une des toutes premières de ces campagnes de calomnie et d’injures qu’ils multiplieront ensuite avec brio ». Panait Istrati ne fut réédité qu’à partir de 1969.

Les opinions d’Eleni Samios-Kazantzaki « peuvent prêter à discussion. Mais son récit fournit le rapport le plus détaillé que nous possédions sur ce voyage. C’est également un document sur ce qui constituait la suprême valeur pour Istrati : l’amitié ».

Document sur un voyage, sur l’amitié, sur les regards et les espérances, « Un homme sera le héros de ce livre, un homme frisant la quarantaine, hâve, à la poitrine creuse, aux bons yeux inquiets et avides, aux gestes brusques, à l’âme vaste, toujours en ébullition, semblable au pays qu’il tentait de connaître ». Un homme un écrivain, un conteur « Lorsque Panaït se métamorphose en Shéhérazade, nous nous suspendons à ses lèvres. Kazan bourre sa pipe et fume. Panaït s’interrompt par moments pour siroter café ou thé indifféremment, les deux tasses se trouvant devant lui. Nous autres ne le quittons plus des yeux, suivant ses rires, ses colères, ses larges gestes ». Des rencontres, des discussions, la chaleur de la découverte et pourtant « Notre voyage à travers l’Urss ne sera qu’un long et pénible pèlerinage. Nous vivons dans l’inquiétude, l’injustice, le crime et dans l’espoir fervent des désespérés. En cette époque dangereuse, ou le hasard nous a fait naître, vouloir et souffrir, quel est le chemin qui mène à un monde moins horrible, moins laid, un peu plus juste et humain ? ».

Les regards portés sur Panait Istrati, comme d’ailleurs sur Nikos ou Bilili (même si les femmes sont souvent en retrait) sont chaleureux, très amicaux « A chaque station, Panaït assoiffé, court à la gare à la recherche du kipiatok (eau chaude pour le thé) et les voyageurs ne se lassent pas d’admirer cet homme-fantôme, si svelte dans son accoutrement de chasseur aux hautes jambières et petites pantoufles tartares multicolores ». Des rires, de la neige, la pauvreté, le bon accueil, l’écriture, la surveillance de ces étranger-e-s. Panaït, Bilili, Kazan et Eleni. Des échanges de correspondances, des livres et des réactions et l’ombre du soleil qui s’éteint…

Outre une postface d’ Anselm Jappe, le livre comporte une intéressante note bibliographique de Daniel Lérault « Les vagabondages d’un manuscrit » et des correspondances entre Panaït Istrati et Nikos Kazantzaki (1932 – 1935) et des lettres de Victor Serge à Panaït Istrati (1929-1931). Ces correspondances nous rendent plus présents ces acteurs, leurs inquiétudes, leurs incertitudes, leurs révoltes et leurs désarrois. Et pour Victor Serge, le refus de céder sur ses engagements pour l’émancipation radicale.

Trois extraits d’une lettre de Nikos Kazantzaki, du 20 janvier 1933 :

  • « Je reçois à l’instant ta lettre, si douloureuse et si vivante. Je t’aurais dit que mon émotion a été profonde, si la canaille n’avait pas profané tous les mots… »

  • « Puis : rester seul et me jeter, tête bas, dans les longs vers de l’Odyssée »

  • « La Russie est maintenant derrière moi, mais lorsque je l’appelle entre mes bras, je bondis… Non, non ! Je rêve d’écrire avec toi : dialogue… Comment deux cœurs vagabonds abattent et reconstruisent la terre. Comment ils rient et ils pleurent ensemble et se moquent de toutes les institutions humaines ».

L’hydre à mille têtes leur a brisé les reins et nous n’en avons pas fini d’en subir les conséquences.

Eleni Samios-Kazantzaki : La véritable tragédie de Panaït Istrati

Texte présenté par Anselm Jappe, suivi des correspondances de Panaït Istrati avec Victor Serge & Nikos Kazantzaki

Editions Lignes, en partenariat avec Imec, LA VÉRITABLE TRAGÉDIE DE PANAÏT ISTRATI – Eleni Samios-Kazantzaki – Éditions Lignes, 2013, 343 pages, 24 euros

Didier Epsztajn

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