Mais pourquoi toujours l’Occident comme référence ?

8« Le point de départ et le fil directeur de cet ouvrage est donc tout simple : de quelle manières Russes, Chinois et Moghols ont-ils, chacun à leur manière, réglé le problème de l’approvisionnement des armées dans les steppes et lors des sièges dans les régions périphériques ? Il s’agit d’un fil apparemment ténu qui ouvre en réalité très vite sur des denrées, le stockage et le transport des produits, la colonisation de territoires vastes et éloignés ».

En absence de connaissances détaillées sur les empires analysés (Russie, Chine et Inde), je me contenterai de souligner certains points qui devraient intéresser nombre de lectrices et lecteurs qui ne se satisfont pas des lectures a-historique ou euro-centrées.

1689, pour l’auteur « cette année-là, le monde appartenait à l’Asie » : « En effet, en 1689, l’Inde, la Chine et la Russie produisent 70% du PIB mondial ; malgré les incertitudes importantes dans les sources, la population chinoise est estimée à entre 100 et 130 millions d’habitants, celle de l’Inde à 180 million, tandis que que l’Europe entière effleure à peine les 100 millions ». Il me semble que la notion de PIB, dans des sociétés où la marchandise (au sans capitaliste du terme) n’est pas dominante, est sujette à caution.

L’auteur nous rappelle qu’il faut éviter de projeter vers le passé les constructions sociales actuelles ou d’essayer d’y repérer les origines du présent. Ou, pour le dire autrement, les antécédents chronologiques ne sauraient être des « causes » du présent, il faut « renoncer à prendre l’histoire par son terme ». Il convient donc de dénoncer les « mythes des origines » et les constructions téléologiques de l’histoire.

De la même manière, « Qualifier de  »barbares » les populations limitrophes, ou de  »pirates », de  »nomades » et de  »brigands » ceux qui se mettent à la marge des institutions territoriales est caractéristiques des historiographies nationales ».

Par ailleurs, les échanges entre les populations des différentes « régions » du monde sont une constante dans l’histoire, même si leur ampleur ou leurs significations peuvent diverger. Les « clôtures » nationales n’ont que peu de réalité, et l’auteur met en évidence « les phénomènes d’emprunts réciproques sur la très longue durée entre la Chine et l’Europe, l’Inde et l’Europe, etc. ».

Les historiens occidentaux abusent de comparaisons « à partir d’un questionnement européen ». L’Europe n’est ni le centre du monde ni le point de référence obligé, et, lorsque les occidentaux observent « l’Orient », ils projettent souvent leurs propres fantasmes. Sans oublier que si l’Europe des historiens « inclut la Méditerranée, alors l’Islam en fait partie intégrante ».

La notion d’empire doit être historiquement située, ce qui « conduit à interroger des entités territoriales fluides et mobiles, dans lesquelles des groupes ethniques, religieux et sociaux différents ( de la famille et au clan à l’administration publique, des paysans aux soldats) interagissent, se hiérarchisent, suivant des modalités d’intégration et/ou d’assimilation différentes ». Et si les historiographies nationalistes font « comme si chacun de ces empires était destiné à voir le jour », aucune analyse sérieuse ne peut se baser sur « la stabilité territoriale comme source principale de formations étatiques modernes ».

L’auteur analyse, entre autres, la place des steppes, les dynamiques sociales et économiques, les continuités du commerce, les organisations politico-territoriales, le rôle des océans et des déserts, la perdurance des occupations, le rôle des soldats-colons, celui de la cavalerie, le monopole ou le partage de la violence institutionnelle, les conscriptions, les approvisionnements militaires, les liens entre guerre et innovation technique, entre guerre et destructions, les interactions entre soldats, paysans, colons, militaires et élites administratives qui ne peuvent être pensés comme des « entités séparées ».

Alessandro Stanziani souligne « le cœur de notre récit porte moins sur l’État-nation que sur l’empire, moins sur les villes et les capitales que sur les frontières ».

L’auteur analyse successivement :

Les routes des Qing : « Le vase Ming et l’unité de la Chine », « La frontière et les nomades », « Ethnies et hiérarchies administratives », « La frontière septentrionale : échanges commerciaux et colonisation »,

La moisson des steppes : « La dynamique des steppes : les États guerriers », « Commerce et expansion de la Moscovie », « L’organisation militaire », « Administration, finances et armée », « Approvisionnements en nature et marchés du blé », « Mobilisation et colonisation : la frontière comme expérimentation sociale et politique », « Les cosaques », « Service militaire et ordre social », « Le pouvoir des steppes ».

Les cavaliers du Grand Moghol : « Construction étatique et guerriers », « Afghans, Ouzbeks et Moghols », « Le front bengali », « Les Marathes », « Environnement et armée », « Armée et administration impériales », « L’Inde et l’East India Company (EIC) ».

En conclusion « Colons, seigneurs, administrateurs et soldats dans les constructions impériales », Alessandro Stanziani revient, entre autres, sur des points de méthode déjà soulevés « La courte durée et le déterminisme historique alimentent une forme particulière de myopie » ou « nous cherchons dans le passé des signes anticipateurs, comme si l’histoire suivait inexorablement des rails déjà posés » avant de synthétiser les analyses présentées.

Il me semble que l’auteur sous-estime le rôle de la « découverte » de l’Amérique, et des comptoirs africains, puis des colonisations de ces deux continents, dans la puissance à venir de qui est nommée aujourd’hui Europe. Des précisions aurait du être apportées sur les sens de certains mots, comme « marché » ou « colonisation » qui ne recouvre pas les mêmes réalités sociales suivant les époques. Un fois de plus les rapports sociaux de sexe sont omis.

Quoiqu’il en soit, des réflexions nécessaires sur la construction de l’histoire, une invitation à réexaminer les articulations particulières et historiques de la construction des structures étatiques.

Alessandro Stanziani : Bâtisseurs d’empires. Russie, Chine et Inde à la croisée des mondes, XVe – XIXe siècle

Raison d’agir – Cours & travaux, Paris 2012, 191 pages, 20,30 euros

Didier Epsztajn

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