Production et effacement des traces de l’histoire

8Voici un petit livre pour réfléchir sur la (re)construction de l’histoire, les mémoires et les archives. Ces archives « aux confins de l’écriture et du savoir », dont l’auteur explicite les dimensions fantomales « C’est la dimension proprement fantomale de l’archive, l’espace fictionnel où s’inventent et se recomposent les frontières de l’écriture et du savoir, qui lui permet d’être au contact, ou en contact direct, sensible, matériel, avec l’historicité de la mémoire, avec l’altérité et le passé ».

J’ai notamment apprécié les analyses sur l’écriture et la falsification de l’histoire, sur les choix de ce qui deviendra « documents », sur les discours et les constructions, sur les objets et les lieux politiques, « Les archives, ce sont d’abord et avant tout des  »objets » et des  »lieux » politiques : des objets érigés en documents témoins d’une culture, et des lieux où ces mêmes objets se consignent, se conservent et se présentent », la création d’espaces fictionnels, de l’horizon de mémoire « qui se trame et s’efface, se trace et s’élimine dans le processus d’écriture par lequel le choix d’un objet le déplace, l’isole, le distancie et, tout à la fois, l’institue dans le lieu de l’histoire ».

L’auteur analyse aussi les phases « disons de trier, de choisir ou de sélectionner, mais aussi de ramasser, de collecter, de rassemble », les processus de production et leurs effacements, les changements de statut. Serge Margel insiste sur les traces : « Et ce sont ces traces-là, les traces de l’effacement des traces, ou les traces de l ‘effacement d’une genèse, d’un événement, d’une rupture, qu’il faut désormais reconstituer, recomposer, mettre en récit puis analyser et penser comme autant de lieux, de gestes et de discours, à la mesure d’une nouvelle écriture de l’histoire ».

Sans oublier, comme dans un roman policier, les traces « indiciaires », celles « d’un déni, d’une dénégation », les regards sur les objets « sans intérêt », les effacements et les mises en scène implicites.

Les analyses traitent aussi de la mémoire « confrontée à sa propre perte, sa défaillance ou, plus encore, son incapacité à conserver la singularité d’une parole, l’émergence d’un événement… » ou « Jamais ce qui arrive, jamais aucun événement, dans sa singularité absolue, dans son émergence, n’arrivant toujours qu’une seule fois, ne pourra se garder en mémoire comme tel, se reproduire dans toute sa fraîcheur et ainsi se transmettre de génération en génération ». Il me semble que se sont les débats politiques autour de ces expériences, les compréhensions des dynamiques sociales possibles, des traces aussi des passés non advenus, qui enrichissent, actualisent, portent en futur, les aspirations contenues dans ces mémoires.

L’auteur complète par des réflexions sur les liens entre événement et archive, entre archive archivante et structure du contenu archivable, et sur l’archive comme témoin, le « document dans sa matérialité, dans sa singularité d’éventement crypté, codé, chiffré ». Il termine cette première partie sur « ce qu’il en est encore aujourd’hui des non-dits de l’histoire ».

Je ne m’étendrai pas sur le second texte concernant le statut de l’archive dans la revue Documents, par manque de connaissances. Il me semble néanmoins important de reproduire la fin de l’article : « C’est un des grands défis performatifs de l’ethnographie, à l’heure des sociétés du spectacle mondialisé, un défi politico-scientifique, littéraire et artistique aussi, qui interroge son rapport à l’histoire, sa relation ambivalente et ambiguë à sa propre histoire comme à l’histoire des autres, voire à l’histoire de l’autre, au regard porté sur l’autre, ou son altérité. Un défi, en somme, qui questionne l’historicité de son regard en fonction des objets que l’homme aura tout à la fois produits et détruits, des objets fantômes  »qui n’existent plus que pour eux-mêmes et séparés de lui » ».

Reste, non abordé, un questionnement sur la restitution de ces objets, de leur « réinsertion » dans les lieux où ils forment mémoire pour les populations.

Serge Margel : Les archives fantômes. Recherches anthropologiques sur les institutions de la culture

Editions Lignes, 2013, 94 pages, 14 euros

Didier Epsztajn

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.