Tout être humain fait de raison et d’émotion est un-e expert-e à part entière du monde auquel elle ou il appartient

5Dans son introduction « La révolution française est un laboratoire politique », Sophie Wahnich indique « C’est cette variété des manières d’intervenir dans le débat public qu’il nous a également paru utile de montrer, à l’heure où cette multiplicité existe à nouveau dans l’espace virtuel, mais sans connaître d’institutionnalisation dans la vie politique réelle, celle qui conduit effectivement à la fabrique des lois et permettait à chacun d’avoir vraiment son mot à dire dans l’élaboration des débats publics et des lois ».

Il ne s’agit pas d’une histoire de la Révolution française, mais de la mise en perspective d’un certains nombres de débats, du rappel de gestes « réfléchis, inventifs et risqués » de « l’héroïsme révolutionnaire », qui pourraient nous donner « à nouveau le courage de penser, le courage d’agir face à notre présent, loin de toute folklorisation et de toute patrimonialisation du moment révolutionnaire ».

Ces textes donnent à voir, partiellement, la complexité de la révolution, « ses errements, ses butées, son présent où rien n’était déjà acquis même pas la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ».

La révolution n’est pas réductible à des idées, à des « principes révolutionnaires », « il a fallu mettre en œuvre du courage, des rapports de force, et pas simplement des idées qui auraient mûri par l’opération magique du débat d’idées et d’un nouveau partage du sensible ».

Je ne formule que quelques idées et quelques questions, agrémentées de citations, au long du sommaire détaillé.

Partie 1 : « De la liberté politique ». Liberté, « Elle est ce qui permet d’avoir foi dans la politique »

(1) « Principes » : L’auteure indique « Réfléchir ainsi sur la définition de la liberté n’est pas seulement un exercice métaphysique, c’est une manière de saisir la ligne de clivage entre une demande d’éthos démocratique comme fondation du bien commun dans la citée partagée, comme demande de ré-publique, et l’affirmation des seuls intérêts individuels et privés » et « il s’agit bien d’une éga-liberté, où la liberté n’est que la réciprocité de l’égalité ».

L’auteure n’interroge cependant pas le droit de propriété, et particulier de la propriété lucrative, ni la notion de contrat, dans les « relations légitimes ».

Sur le droit naturel, elle note : « Chacun sait pourtant que l’hypothèse d’un état antérieur à la vie en société est une fiction utile qui permet de doter les hommes de droits dits naturels qui permettent de normer les droits positifs. L’enjeu est donc de savoir si l’on pourra remettre en question le droit positif grâce à ces normes énoncées sous forme de principes, ou si la sphère juridique positive, le droit élaboré en assemblée législative, produira de fait une clôture de la souveraineté du peuple rabattu sur l’État de droit ». D’autres débats autour du droit sont possibles et nécessaires, dont le problème du droit égal pour toutes et tous dans les situations d’inégalité structurelle.

En absence de reconnaissance de la citoyenneté active pour toutes et tous, « ceux qui ne disposent pas des droits déplacent ainsi l’universel et  »le processus demeure ouvert et indéterminé » ». Ces déplacements restent d’actualité avec la citoyenneté de résidence et la concrétisation de droits abstraits (individuels et collectifs). L’auteure souligne que « La résistance à l’oppression devient la clé de voûte de l’édifice », ou dans une formulation élargie « A ces deux titres, droit de résistance fondant l’institution insurgeante, droit de créance garantissant l’égalité, la Déclaration de 1793 est éminemment actuelle dans son programme ». A noter que l’Article 18 indique que la personne de l’homme « n’est pas une propriété aliénable ».

(2) « L’espace public démocratique » : En période révolutionnaire, il y a véritablement une « intensification extraordinaire des pratiques de l’espace public devenu alors véritablement démocratique ». Hier comme aujourd’hui seul-e-s les citoyen-ne-s peuvent « défendre la liberté dans la cité en actionnant la résistance à l’oppression ». Adresses, pétitions (« lieu de politisation de la plainte »), auto-institution de la liberté politique et frictions avec la Constituante souhaitant « réduire la souveraineté populaire à sa dimension représentative ». Faisant un saut dans le temps, Sophie Wahnich souligne que « nous manquons de ce qui nous fonderait comme citoyens non pas en puissance mais effectivement souverains entre deux élections ». La démocratie doit être permanente pour être pleinement délibérative.

Parmi, d’autres éléments, l’auteure évoque le problème de la langue « le moment révolutionnaire a oscillé entre une politique d’unification par la langue nationale et une politique de plurilinguisme avec des processus de traduction, en allemand dans l’Est de la France, en créole à Saint-Domingue, etc. »

(3) « Des dangers de la puissance publique en général et du pouvoir exécutif en particulier » : L’auteure commence, à juste titre par une phrase forte « Les grandes révolutions sont des révolutions du pouvoir législatif, les petites rétrogrades, du pouvoir exécutif ». A lire notamment le discours de Robespierre à la Convention le 10 mai 1793 « Donner au gouvernement la force nécessaire pour que les citoyens respectent toujours les droits des citoyens, et faire en sorte que le gouvernement ne puisse jamais les violer lui-même, voilà, à mon avis, le double problème que le législateur doit chercher à résoudre ».

Partie 2 : « Égalité, inclusion et exclusion politique et sociale ». Sophie Wahnich nous rappelle que la Constitution de 1791 a maintenu l’esclavage et le classement des citoyens en actifs et passifs « Les femmes, les enfants, les étrangers, les pauvres sont ainsi déclarés citoyens passifs », le droit des femmes n’a été que peu soutenu, par elles (voir la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges) et quelques hommes comme Condorcet ou Lequinio. Cette exclusion sociale et politique aurait mérité un développement plus important, parce que « l’exclusion de genre » forme, à mes yeux, une des matrices des autres exclusions. Ce qui me fait relativiser une phrase de l’auteure « Les hommes et les femmes de la république révolutionnaire ont cependant promu d’autres imaginaires, et d’autres pratiques, aboli l’esclavage, pensé l’inclusion des étrangers et des non catholiques, fait reculer les préjugés » car c’est la base matérielle de ces préjugés qui n’a pas été ébranlée.

(1) « Les femmes dans la cité »

(2) « Les domestiques »

(3) « L’inclusion des bourreaux, des comédiens, des juifs et des protestants »

(4) « L’abolition de l’esclavage » : Dans ce cadre, l’auteure évoque les communes autonomes à Saint-Domingue « On assiste ici à une quête autogestionnaire qui, loin de remplacer l’esclavage par le salariat, transforme fondamentalement les rapports de production et d’inclusion dans la cité », avec droit de vote aux femmes dans les assemblées d’habitation.

(5) « Les étrangers dans la cité » : « Devenir citoyen français ce n’est pas devenir  »naturel » mais être inclus de fait dans le peuple souverain français ». L’auteure analyse les évolutions dans les débats et les pratiques. Lors de la Commune de Paris en 1871, les révolutionnaires « étrangers » furent membres de la commune comme citoyens égaux aux autres citoyens. L’universalisation du vote se heurte toujours au refus de reconnaître la citoyenneté de résidence.

Partie 3 : « Violence et retenue de la violence ». Contrairement aux lectures « modernes » et souvent contre-révolutionnaires, la violence est d’abord la violence subie par les populations.

L’auteure analyse d’où viennent les violences et distinguent « entre violences réprimantes et violences libérantes ». La liste est effectivement longue, de ces violences réprimantes, ces violences subies « avant que le peuple ne prenne la décision de se ressaisir du glaive de la loi et de la souveraineté du coté de la violence agissante ». Et pour l’auteure, il s’agit de montrer « quand et comment la patience du peuple s’épuise ». Elle ajoute « que cette question est d’actualité ». Il faut comprendre « le désir intempestif de justice ».

(1) « L’émeute populaire, la loi martiale »

(2) Libéralisme économique et critique libérale du libéralisme ». Relisons les pages traitant du « Face à la liberté illimitée du commerce, les consommateurs réclament  »le droit à l’existence » et, pour l’obtenir, ils organisent des mouvements de taxation des prix sur les marchés, c’est-à- dire qu’ils imposent aux marchands un juste prix décidé par eux ». Droits démocratiques contre liberté de la propriété privée. Aujourd’hui, les incursions dans les droits de propriété lucratives sont une des conditions de la liberté et de l’égalité à construire. Et l’auteure nous rappelle aussi que « Loin de maintenir la démocratie comme cela est si souvent affirmé, la défense du libéralisme économique conduit à des modes de maintien de l’ordre et de répression qui n’ont plus rien de démocratiques ».

(3) « Retenir la violence / faire mourir ». Il aurait été utile de contextualiser les termes de la violence, car en ce milieu du XVIIIe siècle, les sens, les ressentis ne sont pas ceux d’aujourd’hui. Quoiqu’il en soit, et contre les visions consensuelles fantasmatiques des sociétés, Sophie Wahnich souligne que « Faire usage de la violence punitive ou vengeresse, c’est aussi refuser qu’on remette en question la puissance victorieuse de l’insurrection » et analyse les arguments qui ont conduit « à mettre à mort le  »tyran » » ou la manière de fabriquer « une prévention face à la contre-révolution redoutée ».

J’ai notamment apprécié le sous-chapitre « Sur le procès et l’exécution du roi », les explications sur la non-contemporalité de la monarchie « à l’heure d’un gouvernement populaire ou républicain » ou le fait que « on ne peut régner innocemment, régner est toujours un crime d’usurpation, de domination et de tyrannie ». Sans oublier le court extrait du discours de Robespierre du 3 décembre 1792.

La violence, la terreur, l’irruption violente d’un nouveau droit, d’un nouveau souverain « Le gouvernement des fondations ne peut ressembler au gouvernement des peuples constitués et établis ».

Partie 4 : « Liberté de conscience, conscience et laïcité » ou « Comment faire tenir ensemble la liberté de conscience, la liberté de culte et la solidité du lien social ? ». Nous restons, ici dans l’État français, les héritier-e-s de ces débats, des équilibres quelques fois instables trouvés, de deux positions : l’éradication du fait religieux ou la protection, sans administration, des cultes. La seconde me semble plus conforme à la liberté de conscience. Elle est à la fois moins confortable et plus exigeante, elle est surtout la seule politiquement en phase avec l’auto-libération des opprimé-e-s.

(1) « Contre la déclaration d’une religion nationale »

(2) « Une rigueur anticléricale à contrôler »

(3) « Devenir homme, religion civile, religion des devoirs de l’homme ? »

Des textes comme lumières « pour éclairer nos manières d’agir en politique », des lumières, des ombres portées et des noirs sombres à examiner. Des incitations « à retrouver l’imagination politique dont nous avons besoin, à retrouver le goût du débat réflexif, le goût de la responsabilité civique », à questionner les batailles inachevées, à « reconsidérer la dimension utopique de l’événement révolutionnaire, ce désir incessant d’un monde tout autre », à repenser « notre devenir commun ». Et encore et toujours, l’égalité et la liberté, ici et maintenant

Quelques autres ouvrages de l’auteure

L’impossible Citoyen, l’étranger dans le discours de la Révolution françaises (Albin Michel 1997)

La Liberté ou la mort, essai sur la terreur et le terrorisme (La Fabrique 2003)

et le passionnant La longue patiente du peuple, 1792, naissance de la République (Payot 2008) La peur est nouée à l’espérance

Sophie Wahnich (documents commentés) : L’intelligence de la Révolution française

Editions Textuel, petite encyclopédie critique, Paris 2013, 189 pages, 16 euros

Didier Epsztajn

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