Temps présents : temps incertains entre chien et loup à n’évoquer l’espoir qu’en en pleurant de rage

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« UN LIVRE PASSION, un livre qui clarifie et secoue, un livre ouvert au devenir et à ses vitales tensions, un livre rebelle : voilà ce que j’aimerais écrire à propos de la philosophie, ou plutôt d’une philosophie des temps présents, d’une philosophie soucieuse des vivants aujourd’hui ».

Dans son introduction « Philosopher, mais pourquoi donc ? », Pierre Mouterde nous parle de l’actualité de la philosophie, d’un exercice toujours à refaire, du souci de « donner  »réalité » à des idées, de le rendre vivantes et de les transmuer en une force sociale capable de déboucher sur une transformation du monde des humains », de ce qui peut nous unir, nous « permettrait de faire bloc ensemble », nous « redonnerait le goût d’agir  »aux temps présents » ». Il s’agit, en citant Walter Benjamin, « de dénouer les périls grandissants qui rôdent autour de nous », « arrêter la catastrophe »

L’auteur traite des « particularités de la puissance humaine », de la nécessaire inscription de la philosophie dans « un certains nombre de débats de fond préexistants », de la constitution d’une totalité ouverte, du regard portant loin, du travail collectif « plus que jamais c’est à plusieurs, en se reliant à d’autres, en brisant les barrières qui nous isolent et nous séparent », de projets émancipateurs aux dimensions pratiques.

A propos de l’être humain, il nous rappelle que la Renaissance « commence à voir en lui un être dont la nature est de ne pas avoir de nature, un être capable de s’affirmer, de s’autodéterminer, de disposer d’un libre arbitre ». Le mythe de Prométhée comme ouverture aux possibles. Nous avons en effet besoin de « ne plus barrer la route aux possibles ».

Pierre Mouterde pose « Un impératif catégorique : une philosophie qui opte pour la vie » et disserte sur le pouvoir des vivant-e-s, sur « le moyen de se réapproprier humainement le temps, d’échapper en partie tout au moins à son écoulement inexorable en lui conférant activement un sens ».

J’ai particulièrement apprécié le troisième chapitre « A l’horizon du capitalisme historique : cinq défis pour les vivants des temps présents ». Les défis concernent : la montée des inégalités, la rupture des équilibres écologiques, l’appauvrissement des « productions culturelles » humaines, le retour de la guerre « infinie » et l’étiolement des libertés individuelles.

Il n’y a aucune fatalité, « les temps présents apparaissent toujours à la conscience sous la forme d’une série d’enjeux, de bifurcations,  »de fourches ouvertes », en somme de scénarios non définitifs qui ne sont pas encore complètements écrits au creux même de l’écoulement du temps, et qui donc orienteront par la suite dans un sens ou dans l’autre le cours des choses, leur histoire proprement dite ».

Dans le chapitre suivant, l’auteur expose « Les balises d’un chantier théorique ». je ne discuterai pas du choix de certaines balises. Mais, je partage le fil conducteur de Walter Benjamin, son attention à ce qui a été défait (mais qui peut se rouvrir, se développer en universel), ce qui n’a pu éclore, « ce qui attend son tour au sein de l’immensité de la diversité brisée du passé », sa critique de l’idéologie du progrès, ce « véritable point aveugle pour la pensée européenne »

Sur ces différentes bases, Pierre Mouterde s’interroge sur « comment renouer avec une authentique puissance ? ». Il s’appuie une nouvelle fois sur les analyses de Walter Benjamin et lui « adjoint » celles d’Antonio Gramsci. Contre notre puissance humaine aliénée, contre le retournement, contre nous-même, de ce que nous avons créé, il convient d’opposer la construction d’une nouvelle hégémonie émancipatrice, une nouvelle force « qui ne peut que prendre la forme d’un contre pouvoir ou pouvoir alternatif et constituant grandissant », un nous « capable de s’opposer socialement et politiquement aux projets des classes dominantes ». L’auteur insiste particulièrement sur les ruptures démocratiques, sur la « démocratie comme pouvoir de l’égal sur l’égal », sur la revalorisation du conflit et la démocratie participative, sur l’autogestion.

Dans un dernier chapitre, l’auteur aborde l’individu, la quête de soi : « je suis toujours en même temps un individu socialement et culturellement  »en situation »».

Je n’ai pas parlé d’autres références, importantes pour l’auteur, faute de connaissances. D’autres inclinaisons permettront de faire ressortir des éléments ici non traités. Quoiqu’il en soit, je partage l’idée de rejeter les attitudes frileuses, défensives. Ou, pour le dire comme l’auteur, lors d’un échange par courriel (je le remercie ici pour cette précision), après les échecs historiques des sociétés du socialisme réellement existant, il nous faut reconstituer une puissance socio-politique émancipatrice orientée vers la vie, en s’appuyant à la fois sur les ruptures souhaitées par Walter Benjamin et sur l’idée gramscienne de conquête/reconquête d’une hégémonie, historiquement perdue, à travers la constitution d’un nouveau pouvoir sociopolitique contre-hégémonique

Un livre très facile d’accès, une invitation à philosopher pour rester vivant-e-s, « nous restons ceux qui, au fil de ce présent, faisons et refaisons l’histoire, avec à l’horizon toujours le même dilemme, celui de savoir si nous la perpétuons, la reproduisons, la conservons sur le mode du  »même » ou si à l’inverse nous la faisons rebondir vers plus de vie ». Une invitation qui n’oublie pas qu’il nous « reste à mener un effort de  »décentration » pour ne pas avoir tendance à imaginer que ce n’est qu’à partir des traditions philosophiques dominantes en Occident que peuvent s’élargir et se bonifier les connaissances dont nous avons tant besoin aujourd’hui ».

Du même auteur, en collaboration avec Patrick Guillaudat : Hugo Chavez et la révolution bolivarienne. Promesses et défis d’un processus de changement social, M éditeur 2012, Entre ombres et lumières, une révolution en marche ?

Pierre Mouterde : Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation

Editions écosociété, Montréal 2009, 168 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

 

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