Qui sommes-nous, ici, pour nous lever – ou plutôt rester assis – et leur dire ce qu’ils doivent faire ou ne doivent pas faire ?

« Les arbres du Sud portent un étrange fruit / Du sang sur les feuilles et du sang aux racines / Un corps noir qui se balance dans la brise du Sud / Étrange fruit suspendu aux peupliers » première strophe d’un poème d’Abel Meeropol, popularisé par Billie Holiday.

0_Dans leur belle préface, Emmanuel Delgado Hoch, Patrick Le Tréhondat, Richard Poulin, Patrick Silberstein ( Préface au livre de C.L.R. James : Sur la question noire aux Etats-Unis ) nous présentent l’auteur, son parcours militant et les débats qu’il a porté sur la « question noire », cette « question » qui n’est pas réductible à la « question de classe ». Ils indiquent, entre autres, que l’auteur « nous livre le cœur de son approche de la « question nègre », laquelle tranche nettement avec celle de l’essentiel de la gauche révolutionnaire de son temps : 1) la lutte indépendante des Afro-Américains a sa propre légitimité ; 2) un mouvement noir indépendant aura une force incommensurable pour transformer la vie sociale et politique des États-Unis, même s’il se développe  »sous la bannière des droits démocratiques » et qu’il n’est pas  »dirigé par le mouvement ouvrier » ; 3) la simple existence de ce mouvement exerce une influence positive sur le mouvement ouvrier ; 4) de ce fait, la combinaison des deux est un élément essentiel de la lutte pour le socialisme ; 5) il faut donc s’opposer à toute tentative de subordonner la lutte indépendante des Afro-Américains pour les droits démocratiques à tout autre objectif. On peut synthétiser cette problématique ainsi : la minorité doit dans un  » mouvement dialectique » se séparer des organisations majoritaires pour former ses propres organisations et ainsi pouvoir s’unir avec elles et participer au mouvement général ».

Ils soulignent le cadre, d’un bloc social et politique possible, tracé par C.R.L. James, qui « trouverait sa force dans la jonction entre les luttes des Afro-Américains pour leurs droits et celles du mouvement ouvrier dont eux-mêmes constituent une part importante et particulièrement active ». Et ils ajoutent : « Plus de soixante années nous séparent de cet écrit qui, sous des formes renouvelées et actualisées, nous semble garder toute sa valeur. Dans les pays multinationaux, dans ceux où des fractions de la population se revendiquent d’identités multiples et dans ceux façonnés par la domination raciale – y compris ceux qui sont dans cette situation et qui se refusent à le voir –, l’alliance des forces sociales sera d’autant plus facile à construire et puissante que les groupes dominés seront en capacité de s’organiser en tant que tels sur leurs propres bases pour construire une alliance, un bloc social et politique. Cette attention à l’intrication de la domination raciale dans les rapports sociaux, cet attachement à l’auto-organisation et à l’autonomie stratégique des opprimés et des dominés sont de toute évidence riches d’enseignements pour nos propres combats. »

Sous une forme différente, sous l’angle de la critique de l’invisibilisation construite de l’histoire française et des discriminations actives, cette problématique sera aussi reprise dans la postface de Maboula Soumahoro : « … la France n’a pas connu de présence massive de population noire sur son territoire hexagonal. Ceci est un élément de plus lui permettant aujourd’hui de passer sous silence son ancien empire colonial et l’étendue de ce dernier. Cela implique également que la présence actuelle de populations non blanches dans l’Hexagone peut-être être expliquée de manière totalement déconnectée du passé colonial. La conséquence de cette configuration est le perpétuel maintien de citoyens français non-blancs, descendants de colonisés (ou de certains territoires d »’outre-mer ») dans une position d’altérité, et donc de domination, insurmontable et perçue comme dangereuse pour la cohésion – voire la sécurité – nationale ».

Comment ne pas faire comme les préfaciers, et souligner la force d’un paragraphe, d’une adresse à la compagne, d’un « aparté amoureux » : « En 1946, à Constance Webb qui ne savait pas comment lui exprimer les affres dans lesquelles elle se débattait alors qu’ils avaient une liaison et qu’ils s’apprêtaient à se marier, il dit la chose suivante :

 » Écoute, ma douce. Crois-tu vraiment que je ne sache pas ce que tu ressens ? Ce n’est pas vraiment une surprise pour moi. Tous les Blancs d’Amérique et d’ailleurs ont des préjugés. Tous ! Tu n’es pas un cas à part. Je savais ce qui te perturbait, mais il fallait que tu le découvres par toi-même. Maintenant, ma précieuse, écoute-moi bien. La seule façon de vaincre de tels sentiments, c’est de les reconnaître comme des préjugés et ainsi, à chaque fois qu’ils se manifestent par le moindre signe, de les combattre. » »

En préambule, une page est consacré au vocabulaire, à l’utilisation historique des termes : « Black, Negroes, spades, niggers, colored, Afro-Americans » et des choix de traduction, suivant les contextes. Je voudrais aussi signaler que C.R.L. James utilise un vocabulaire, des formules, des expressions habituelles aux révolutionnaires de l’époque, mais qui pourront sembler un peu étranges aux lectrices et aux lecteurs plus habitué-e-s au vocabulaire « policé » d’aujourd’hui.

C.R.L. James analyse la situation des « Nègres », leur « expropriation politique permanente par toutes les classes de Blancs », l’économie politique du lynchage, les liens entre préjugés raciaux et privilèges économiques, le droit à autodétermination, le nationalisme des dominés, les liens entre travail ouvrier et le travail « Nègre », la légitimité d’une « égalité complète avec les autres citoyens américains ».

J’ai notamment apprécié son texte « Pourquoi les Nègres doivent-ils s’opposer à la guerre ? ». Son point de vue est toujours celui de la révolution, du renversement de l’exploitation. « Tous les problèmes sérieux surgissant de la question nègre tournent autour du lien entre les actions indépendantes des masses nègres pour les droits démocratiques et la lutte de la classe travailleuse pour le socialisme ».

Comme le plus souvent à cette époque, les dimensions genrées ne sont traitées.

Dans le dernier texte, de 1967, sur le Black Power, dont est issu le titre de cette note, C.R.L. James discute, entre autres, du sens du mot d’ordre de Pouvoir noir. Il inscrit ce mot d’ordre dans une perspective historique tout en indiquant que « c’est plutôt une bannière pour des gens unis par des objectifs politiques, des positionnements et des besoins communs ». Il évoque les apports de la NAACP, de W. E. B. Du Bois, de Marcus Garvey (« Garvey ne les a pas seulement installés dans la conscience des oppresseurs, mais a fait de ce geste une composante de l’esprit et des objectifs de la grande masse des Africains et des populations afro-descendantes… ») de Frantz Fanon ou de Stokely Carmichael.

En rappelant sa discussion avec Léon Trotski, il synthétise ses positions « la lutte indépendante des Noirs pour leurs droits démocratiques et pour l’égalité avec tous ceux qui composent la nation américaine doit être soutenue et promue par le mouvement marxiste. Celui-ci doit comprendre que ces luttes indépendantes sont un élément constitutif de la révolution socialiste. Je vais reformuler cela de manière aussi sommaire que possible : en luttant pour leurs droits démocratiques, les Noirs américains font un apport fondamental à la lutte pour le socialisme aux États-Unis ».

Au delà du vocabulaire, des textes d’une grande actualité. « Cette attention à l’intrication de la domination raciale dans les rapports sociaux, cet attachement à l’auto-organisation et à l’autonomie stratégique des opprimés et des dominés sont de toute évidence riches d’enseignements pour nos propres combats. » A nous d’en tirer profit dans les analyses concrètes, similitudes et différences, des situations actuelles.

En complément : discussions entre C.R.L. James et Léon Trotski : Léon Trotski : Question juive, question noire. Avant propos de Danièle Obono et Patrick Silberstein, Editions Syllepse 2011, Décisif sont la conscience historique d’un groupe, ses sentiments et ses volontés

Ahmed Shawki : Black and Red.Les mouvements noirs et la gauche américaine 1850-2010, Editions Syllepse 2012, Rétablir le riche passé, nié, rejeté ou dénigré, du radicalisme états-unien

et bien sûr de C.R.L. James : Les Jacobins noirs, réédition récente chez Amsterdam

Lire un extrait sur le site de ContreTemps : Bonnes feuilles de « Sur la question noire » (de C. L. R. James) | Contretemps

C. L. R. James : Sur la question noire

Sur la question noire aux États-Unis 1935-1967

En coédition avec M éditeur, Editions Syllepse Editions Syllepse – Sur la question noire, Paris 2012, 250 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

5 réponses à “Qui sommes-nous, ici, pour nous lever – ou plutôt rester assis – et leur dire ce qu’ils doivent faire ou ne doivent pas faire ?

  1. Juste un petit point qui titille : « Tous les blancs, d’Amérique et d’ailleurs, ont des préjugés. » Et (pour bien marquer le coup) « Tous ! »
    Tiens tiens tiens tiens ! Ce serait génétique alors ?

  2. Où sont les autres commentaires ? J’aimerais pouvoir les lire ? Je n’arrive jamais à y accéder. Comment faut-il faire ?

    • Les dix derniers commentaires sont accessibles à partir de n’importe qu’elle page
      Pour les autres, il faut aller sur les textes concernés
      mais, encore faut-il connaitre quels sont ces textes commentés !!!

      peut-être quelqu’un a-t-il/elle une autre solution ?????

  3. Quel dommage pour le Yiddishland et même le peuple juif tout entier que Lénine et Trotsky, en 1903, n’aient rien compris à la « question juive »-parce qu’ils étaient l’un et l’autre des bourgeois ?- et aient contraint le Bund au repli sur soi !
    Le mouvement noir aux USA a donc, forcément, rencontré le même problème, et cette fois-ci, avec la montée du nazisme, Trotsky a compris quelque chose…
    Ici et maintenant, c’est à dire ds la France de 2012, il nous faut donc soutenir le mouvement des Indigènes de la République !

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