Apposer sur quelqu’un-e l’étiquette « homme » ou « femme » est une décision sociale

Dans ce livre important, et qui demanderait une actualisation, comme le soulignent dans leur postface Evelyne Peyre, Catherine Vidal et Joëlle Wiels, l’auteure déploie des analyses à la fois en tant que biologiste, ou plus généralement en tant que scientifique, intégrant les questionnements et les remises en cause féministes. Il s’agit d’un combat, comme l’indique le titre du premier chapitre, d’un « Duel contre les dualismes ».

« Nos corps sont trop complexes pour offrir des réponses claires et nettes sur la différence sexuelle ».

Anne Fausto-Sterling indique que « L’argument central de ce livre est que les vérités sur la sexualité humaine que créent les chercheurs en général et les biologistes en particulier ont partie liée avec les combats politiques sociaux et moraux portant sur nos cultures et sur nos économies ». Elle ajoute « Je me propose de démontrer l’interdépendance de ces propositions en examinant notamment : comment les scientifiques – au quotidien, dans leur vie, leur expérience, leur pratique médicale – produisent des vérités sur la sexualité, comment nos corps intègrent et confirment ces vérités et enfin comment ces vérités façonnées par le milieu social au sein duquel les biologistes exercent leur métier, façonnent à leur tour notre environnement culturel ».

Un ouvrage très riche, dont la lecture est rendue parfois difficile par le choix éditorial de renvoyer les notes (compléments scientifiques de près de 90 pages) à la fin de l’ouvrage. Un livre aussi où l’humour peut se mêler à la rigueur, voir, entre autres, les histoires de rongeurs (« voyage du rongeur alors qu’il trottine à travers Scienceville) et les dessins illustratifs. Je ne soulignerai que quelques éléments. Mais j’indique que les parties sur la méthodologie, sur les analyses et les théorisations successives en biologie, ou leurs liens avec les problèmes sociopolitiques sont une lecture indispensable et, par ailleurs, passionnante.

L’auteure montre que les disciplines médicales perpétuent « une mythologie du normal », de « la nature éternelle ».Les chapitres sur l’intersexualité, ces brouillages de frontières, sont particulièrement éclairants de la volonté de « contrôler ces corps si rétifs et indisciplinés » y compris jusqu’à la ré-assignation chirurgicalement forcée. Comment ne pas être révulsé-e contre ces mutilations sexuelles, sans accords des intéressé-e-s, au nom d’une stricte dualité homme/femme inventée. Il n’y a pas que chez les « autres » que l’on pratique les mutilations sexuelles, irréversibles. « Nous blâmons les pratiques de mutilation génitale dans d’autres cultures, mais nous les tolérons chez nous ».

La sexualité simplifiée à l’extrême, naturalisée, a été remise en cause par les mobilisations des femmes et/ou des homosexuel-le-s. La sexualité n’est pas fait de nature mais une construction sociale. Les « inventions » récentes de l’homosexualité et de hétérosexualité se sont élaborées sur le modèle des deux sexes, masculin et féminin, d’un système de genre non interrogé. L’auteure propose une formule « la sexualité est un fait somatique créé par un effet culturel », et ajoute que « Sans la socialité humaine, la sexualité humaine ne se développe pas ». Il en est de même pour nos ami-e-s les rongeurs qui « élevés dans l’isolement sont sexuellement incompétents »

Contre les oppositions stériles entre « nature » et « culture », Anne Fausto-Sterling dénonce « la pauvreté d’une approche non-systémique » et défend un « continuum sexuel ».

Elle souligne « le poids politique qu’accorde notre culture au fait de s’assurer du bon  »sexe » d’un individu » ou pour le dire autrement « Reconceptualiser la catégorie de  »sexe », c’est remettre en cause l’un des éléments les plus solides de l’organisation sociale en Europe et en Amérique ».

Si « lire la nature est un acte socioculturel », l’auteure interroge « pourquoi n’y aurait-il que deux sexes ? ».

Elle reprendra le débat sur nature/culture au fil de l’analyse « Le développement et l’expérience, la nature et la culture ne sont jamais séparés, mais se coproduisent toujours mutuellement » ou « Je propose donc que nous changions de vision (comme si nous mettions des lunettes en 3D), pour voir la nature et la culture comme un système dynamique indivisible ».

Au delà de la critique des théorisations sur la sexualisation du cerveau (« Mais le corps calleux et toutes ses parties, tels que les représentent les articles scientifiques, sont des fictions littéraires »), l’auteure consacre de longs passages à la construction de celui-ci, insistant sur le rôle des apprentissages, « le processus même du développement est au cœur de l’acquisition du savoir. Le développement est un processus d’émergence ».

La « chimie du genre » (gonades, hormones) n’est pas simplement décortiquée et expliquée, l’auteure montre comment « les scientifiques n’ont cessé d’intégrer plus profondément les signes du genre dans nos corps », soulignant qu’ils « ont accompli cet exploit en définissant comme des hormones sexuelles des régulateurs chimiques multisites de la croissance, rendant ainsi quasiment invisible leur rôle non sexuel dans le développement masculin et féminin ».

C’est en interrogeant l’émergence de rapports scientifiques sur les hormones dites sexuelles, qu’on perçoit « les dimensions scientifique et sociale comme des éléments d’un système inextricable d’idées et de pratiques, de fait aussi sociales que scientifiques ».

Anne Fausto-Sterling conclut son chapitre « Les hormones sexuelles existent-elles vraiment ? » par : « L’une des leçons de ce chapitre est que les systèmes de croyances sociales se mêlent à la pratique quotidienne de la science de façons souvent invisibles au chercheur lui-même, ce qui lui ne laisse qu’une vue partielle de son travail ».

J’ai particulièrement apprécié le chapitre « Systèmes de genre. Vers une théorie de la sexualité humaine » qui commence par une petite partie autobiographique et se termine par des poupées russes. L’auteure, propose, entre autres, « Une recherche sur le processus d’incarnation du genre doit respecter trois principes de base. D’abord, la nature/culture est indivisible. Ensuite, les organismes – humains et autres – sont des processus actifs, des cibles mouvantes de la conception à la mort. Enfin, aucune discipline universitaire ou clinique ne peut nous offrir à elle seule la véritable façon de comprendre la sexualité humaine. Des points de vue les plus divers, de ceux des théoriciennes féministes à ceux des biologistes moléculaires, sont essentiels pour comprendre la nature sociale de la fonction physiologique ».

De façon plus imagée, elle indique aussi « Nous ne commencerons à comprendre comment le genre et la sexualité pénètrent le corps que lorsque nous apprendrons à étudier à la fois la symphonie et les gens qui l’écoutent ».

Evelyne Peyre, Catherine Vidal et Joëlle Wiels ajoutent aussi en postface « Ces questions interpellent la démocratie. Qu’il s’agisse du cerveau, des gènes ou du squelette, la dérive vers une utilisation abusive de la biologie pour expliquer les différences entre les sexes reste une vrai menace ».

Comme l’indiquait Christine Delphy : « Pour la plupart des gens, y compris des féministes, le sexe anatomique et ses implications physiques dans la procréation crée ou du moins permet le genre, la division technique du travail qui à son tour crée ou permet la domination d’un groupe sur l’autre. J’inverse la série sexe anatomique/division du travail/domination : c’est l’oppression qui crée le genre. » Réédition dans Christine Delphy : Un universalisme particulier. Féminisme et exception française (1980-2010), Editions Syllepse, Paris 2010, Accaparement de la totalité de l’humanité par une partie de l’humanité ou la rhétorique républicaine comme arme terrible contre l’égalité substantielle

Et comme l’indique Anne Fausto-Sterling « nous ne devons jamais perdre de vue que nos débats sur le corps sont toujours aussi des débats moraux, éthiques et politiques sur l’égalité sociale et politique, et sur les possibilités de changement. Rien de moins n’est en jeu ».

Un livre important contre la naturalisation des relations sociales, « lire le genre dans les corps est une affaire plus complexe que de laisser simplement le corps nous dire la vérité », contre les fausses évidences, les dualismes primaires, les pseudo-lois génétiques ou la neutralité de la science, ici la biologie. Un « vrai » livre scientifique pour un gai savoir.

Parmi, les multiples compléments possibles :

Anne Fausto-Sterling : Corps en tous genres. La dualité des sexes à l’épreuve de la science

traduit de l’anglais (américain) par Oristelle Bonis et Françoise Bouillot

La Découverte, Institut Émilie du Châtelet, Paris 2012, 391 pages, 32 euros

Didier Epsztajn

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A écouter : La Suite dans les idées : Sexe et genre, une dualité, avec Anne Fausto-Sterling

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