Nouveau paysage du mouvement étudiant

Comme l’indique l’auteur en conclusion « Cet ouvrage a tenté de suivre pas à pas la façon dont s’est construit un ethos collectif dans le discours de protestation des étudiants français pendant la guerre d’Algérie. Nous avons montré comment une nouvelle image de soi émerge dans le discours interne des groupes d’opposition (la mino) ; comment elle s’institutionnalise dans une situation de querelle ; et comment elle est mobilisée dans un contexte de lutte. Durant la période d’émergence (954-1956), elle a été argumentée et légitimée afin de constituer une alternative valable à l’image préexistante. Se basant sur une référence intellectuelle commune fournie par la charte de Grenoble, les étudiants minos ont développé dans leur discours un ethos de refondation susceptible de remplacer les représentations sociales du milieu étudiant telles qu’elles circulaient dans la société, et l’image de l’organisation étudiante telle qu’elle se dégageait de l’approche gestionnaire du syndicalisme étudiant (majo) ».

L’étude d’Eithan Orkibie est structurée autour de la notion d’ethos ( ethos collectif, ethos rhétorique, ethos organisationnel, ethos générationnel, ou ethos d’avant-garde ). Cet angle d’attaque, qui n’est pas le seul possible, permet néanmoins une présentation cohérente des évolutions de l’UNEF, des orientations suivies par la mino, la mise en perspective de l’émergence d’une certaine identité collective.

C’est aussi ce que soulignent, dans un petit « Épilogue », Jean-Philippe Liègois, Robi Morder et Alain Monchablon : « Enfin, comme l’analyse Eithan Orkibie dans son dernier chapitre, l’UNEF, dans cette dernière phase de la guerre, est passée  »d’une rhétorique d’autolégitimation à une rhétorique d’affirmation ». Cette nouvelle modification de l’ethos de l’UNEF est fondamentale, puisqu’elle structure durablement un nouveau paysage du mouvement étudiant à vocation représentative qui est toujours d’actualité. »

Sommaire :

1ere partie : La refondation du syndicalisme étudiant (1953-1956)

  1. La charte de Grenoble comme référence intellectuelle
  2. « Renouveau syndical » dans le discours des étudiants socialistes
  3. Le « »rôle » pédagogique dans le discours des étudiants catholiques de gauche

2ème partie : La querelle étudiante (1956-1958)

  1. Les étudiants face au « drame algérien »
  2. La mino comme leader
  3. Restaurer l’image de l’UNEF
  4. Une nouvelle génération étudiante

3ème partie : Mobilisation (1959-1960)

  1. L’affaire des sursis
  2. Les étudiants dans la lutte anticolonialiste

Conclusion

Épilogue de Jean-Philippe Liègois, Robi Morder et Alain Monchablon

Annexes

La période est marquée dans le syndicat étudiant par des débats, des controverses. « les milieux étudiants s’interrogent,à plusieurs reprises, sur leur responsabilité intellectuelle, sur la nature de leur action syndicale, sur leur légitimité à exprimer, au nom de la jeunesse étudiante, une position politique. A la recherche de modes d’intervention, ces étudiants discutent et examinent leur place dans la cité, leurs rapports avec le monde du travail et leurs perspectives sur la réalité politique ». L’auteur soutiendra que ces débats ont « permis l’émergence et la stabilisation d’une certaine image du milieu étudiant, d’une certaine impression grâce à laquelle l’engagement politique des étudiants est reconnu et légitimé ».

Les analyses montrent que ce point de départ est, en effet, source de compréhension, de la « naissance d’un animal politique », pour employer les termes de l’auteur.

Je ne vais pas détailler les propos d’Eithan Orkibie, mais je voudrais me pencher un peu sur le coté. Déplacer le regard en partant d’un chapitre et discuter une thèse qui me paraît erronée ou pour le moins très incomplète. Je terminerai en essayant de pointer un non-dit dans l’appréhension de la guerre d’Algérie.

Des débats actuels sont traversés par la mise en opposition, largement artificielle, de la laïcité, ou de la sécularisation aux religions dans la construction de la « modernité ». Ces termes sont souvent utilisés, hors de leur contexte historique, hors des dynamiques sociales, valorisant abstraitement un déjà-là imaginaire d’émancipation. A croire qu’il y aurait une essence strictement libératrice de la laïcité et une essence « naturellement » rétrograde de la religion.

L’auteur analyse les évolutions des catholiques de gauche, et en particulier de la JEC, Action catholique étudiante. L’engagement à partir d’une position se référant à une éthique religieuse, a été particulièrement fécond, que cela soit dans l’UNEF, dans la solidarité avec la lutte des algérien-ne-s, dans le mouvement syndical et dans certains groupes partisans. Ce processus, souvent oublié, voir dénié, me semble devoir être souligné.

Sur les mouvements de jeunesse chrétiens, voir aussi le texte de Dominique Gérardin dans La France des années 1968, Syllepse 2008.

L’auteur souligne bien l’articulation entre la défense des « normes » républicaines et l’engagement anticolonialiste dans l’UNEF. Il montre l’importance de « L’affaire des sursis ». Plus discutable est la non mise en rapport avec d’autres engagements contre la guerre et pour l’autodétermination des algérien-ne-s. Car ce qui se passait à l’extérieur de l’UNEF, du soutien au FLN des petites organisations se réclamant du trotskisme ou de l’anarchisme dès 1954, les engagements des chrétien-ne-s ou des membres du PCF (contre l’orientation de leur direction), les protestations, certes très minoritaires, contre le vote des pleins pouvoirs en 1956, les prises de positions contre l’usage de la torture, les actions des porteurs de valises, etc., ont pesé sur la situation politique et aussi sur les débats et engagements de l’UNEF.

Cette sous-estimation des actions « plus radicales », amène l’auteur à une position très réductrice, sinon erronée, de toute façon inapte à permettre de comprendre les relations dynamiques entre les différentes composantes engagées contre cette guerre et/ou en soutien aux algérien-ne-s.

« En fait, le discours de l’UNEF à ce moment est largement basé sur le système de normes républicaines, et associe la revendication anticolonialiste avec un mode de raisonnement perçu comme légitime par la majorité politique française. Nous postulons que cette modération est à la base de la réussite du mouvement étudiant à mobiliser l’adhésion de nombreux secteurs de l’opinion publique parmi les étudiants et le grand public.

 Or cette politique communicationnelle ne constitue pas une simple manœuvre rhétorique destinée à masquer une revendication radicale derrière une rhétorique modérée. Bien au contraire, nous posons que la modération était une condition préalablement fondamentale pour la gestion de cette longue négociation des valeurs, des identités et des modes d’expression collective dans le mouvement étudiant à cette période de crise nationale ».

Une chose est constater la construction lente d’une majorité, d’une « hégémonie », autre chose est de valoriser la seule modération.

Car, et je voudrais terminer sur ce point, la question qui se posait était assez simple, au delà du refus des formes de cette sale guerre : le droit à l’autodétermination des algérien-ne-s et donc la nécessité de combattre la politique colonialiste de l’État Français. Ou pour le dire autrement, il fallait diviser ceux et celles qui, au nom de la pseudo souveraineté nationale française, refusait la souveraineté de l’Algérie. Ce qui ne dit évidement rien sur les modalités ou sur le temps nécessaire pour neutraliser les un-e-s et « conquérir » la majorité des autres, sur ce sujet.

Et cette bataille aurait été plus facile si les courants majoritaires dans le mouvement ouvrier (CGT, FO, PCF ou SFIO) n’avaient pas abandonné, de manières différentes, le nécessaire anticolonialisme et n’avaient pas défendu la grandeur ou la continuité territoriale de l’État français….

Eithan Orkibi : Les étudiants de France et la guerre d’Algérie.

Identité et expression collective de l’UNEF (1954 – 1962)

Editions Syllepse, collection Germe, Les-etudiants-de-France-et-la-guerre-d-Algerie, Paris 2012, 294 pages, 25 euros

Didier Epsztajn

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