Appréhension sexuellement différenciée du temps politique

L’universel et l’individu ne sont pas des abstractions intemporelles, les débats autour du droit de vote des immigrés, du PACS et de la parité démontrent « la malléabilité mais encore l’historicité de ces abstractions prétendues immuables ». Dans la continuité de « La citoyenne paradoxale » son précédent ouvrage, Joan W. Scott étudie les débats sur la différence des sexes dans le cadre de la théorie républicaine française.

L’auteure débute son livre par la description de l’universalisme à la base du système républicain français : « il se fonde sur une définition du politique qui fait de l’individu abstrait le représentant non seulement des citoyens, mais également de la nation ».

Confronté aux revendications de droits collectifs (femmes, enfants issus de l’immigration, homosexuel-le-s) force est de constater que cette définition conforte un ordre social en jugeant les unes et les autres trop spécifiques pour faire figure d’individu. Le bourgeois, mâle, blanc, français, hétérosexuel n’est jamais pensé comme représentant particulier.

Le mouvement pour la parité insistait sur le fait que le sexe devait être inclus dans la définition de l’individualisme abstrait pour qu’une égalité réelle puisse prévaloir. « L’individu abstrait, cette figure neutre sur laquelle repose l’universalisme – sans considération de la religion, de la fonction, de la position sociale, de la race ou de l’origine ethnique de la personne – devait être repensé comme étant sexué ». Il fallait rompre avec la mythification du citoyen conçu comme immuable.

Les femmes ont été exclues par ce qu’elles représentaient la différence des sexes, contrairement au masculin pensé comme universel. Rendre les unes et les autres représentant-e-s impliquait de déplacer le niveau de différenciation sexuelle, la solution proposée par le mouvement pour la parité peut être résumé par : « Désexualiser la représentation du peuple en sexuant l’individu ». D’où la proposition d’une loi devant déboucher sur des représentations paritaires (50% de femmes et 50% d’hommes).

Mais Joan Scott passe sous silence une des impasses des paritaristes, qui, pour avoir repensé l’individu universel abstrait comme homme et femme, a oublié de le penser dans toutes ses dimensions (par exemple avec une citoyenneté de lieu d’existence moins restrictive que la citoyenneté de lieu de naissance) et de proposer un cadre global permettant de démocratiser la vie politique en revendiquant entre autres le droit, largement débattu, de vote des résident-e-s étranger-e-s !

D’autre part, elle présente comme une audace théorique la volonté des paritaristes de distinguer deux niveaux d’analyse, abstrait (la dualité anatomique) et concret (la construction sociale de la différence des sexes). Mais le risque est justement de réifier la dualité anatomique et de la déconnecter de toute construction sociale.

L’auteure replace ces débats dans la crise de la représentation politique (autonomisation des partis politiques par rapport à leurs « mandant-e-s » ou à leur « base » sociale, polarisation des affrontements sociaux dans leur seule représentation institutionnelle électorale, sans compter les corruptions, les intégrations aux appareils industriels ou étatiques, toutes choses souvent analysées par ailleurs).

La confrontation avec les conditions de la citoyenneté pour les « immigrés » offre l’avantage de souligner que les discriminations de représentation ne peuvent être analysées de manière unique. Les femmes ne sont pas une catégorie, elles sont la moitié des individu-e-s qui de plus sont toutes et tous séxué-e-s, quelque soit l’appréciation que l’on puisse avoir sur la construction sociale des genres. Aussi pour l’auteure, la parité déplace la notion d’égalité d’entre « les femmes et les hommes » à l’égalité « des femmes et des hommes »

« Le but de la reconceptualisation est de casser le lien entre masculinité et individu. Et donc d’étendre aux femmes le statut d’individu » « L’égalité implique une reconnaissance de la dualité à savoir que l’être humain est homme et femme »

L’auteure reconnaît que la pente glissante de l’essentialisme reste présente dans au moins une partie des argumentations développées par les partisan-e-s de la parité.

Elle évoque les différentes positions féministes opposées à la loi sur la parité, en développant surtout la critique des républicanistes. Elle déconstruit « l’individu universel » sous l’angle d’un de ces dénis. L’élaboration de l’individu écarte celles et ceux qui ne sont ni masculins, ni nationaux, ni propriétaires, etc. La figure ainsi créée se reproduit dans une illusoire fixité voir dans un naturalisme béat, empêchant de penser un universel encore plus universel, encore plus vivant des individu-e-s.

Les positions des féministes dites d’extrême-gauche (H. Hirata, E. Varikas, J. Trat) auraient mérité plus ample présentation. Elles sont, aux yeux de l’auteure, caractérisées par l’affirmation que contrairement aux intentions mises en avant, la parité consoliderait l’opposition naturalisée entre les femmes et les hommes. Contre l’essentialisme, en alliance avec tous les opprimés, les solutions avancées par ces féministes seraient certes plus globales et plus radicales sans pour autant garantir que la prise en compte de la division et de l’oppression sexuelle serait prise en compte.

La remarque porte, car dans les alliances entre les dominé-e-s, une sorte de priorité se noue trop souvent en gommant les contradictions de genre. Toutefois Joan Scott présente les positions de ces féministes de manière assez caricaturale, puisque leurs arguments étaient loin de se résumer à l’alliance entre les dominé-e-s et que contrairement à ce que l’auteure prétend, elles avançaient des propositions pour répondre au déficit de représentation des femmes et des autres groupes dominés (cf proposition de J. Trat dans NQF vol 16 n°2 d’un mode de représentation diversifié par plusieurs assemblées représentant d’une part les individu-e-s et de l’autre tel ou tel groupe dominé).

La suite du livre est particulièrement bien traitée. Joan W. Scott montre comment le débat sur la parité est percuté par le débat sur les droits des homosexuel-le-s, en particulier ce qui tourne autour du couple « dans le débat sur la PACS, les définitions de l’universel touchaient non pas à l’individu mais au couple » avec « une représentation de la différence des sexes représentée exclusivement par le couple hétérosexuel ».

Pour refuser des droits égaux aux couples d’individu-e-s, les républicanistes ont naturalisé les relations hétérosexuelles et ont présenté le couple hétérosexuel comme l’incarnation de la différence des sexes en soi. (voir les citations de Sylviane Agacinski page 191). Lorsque le discours sur le couple a remplacé le discours sur l’individu, la revendication paritaire est devenue l’expression d’une interprétation différencialiste de la différence des sexes.

Sans compter qu’entre les projets et la rédaction de la loi puis dans ces applications, les dérives ont été nombreuses, affaiblissant la notion même de parité. « Les textes votés désignent un groupe exclu et ont pour but d’assurer l’inclusion de celui-ci sans toutefois traiter de la question sous-jacente de l’exclusion ». La description des manœuvres des hommes pour conserver le monopole du pouvoir politique est particulièrement savoureuse. A 5 ans du vote de cette loi, la parité apparaît comme un principe d’égalité formelle de plus.

Pourtant ce débat autour de la parité est plus riche que les réductions faites par les un-e-s et les autres.

L’affirmation de l’égalité politico-juridique abstraite, qui s’est affirmée durant les révolutions bourgeoises (il a bien souvent fallu l’imposer à la bourgeoisie) est, pour emprunter une formule d’Antoine Artous, un acquêt de l’ère capitaliste, au sens ou elle est une dimension incontournable d’un projet d’émancipation.

Mais pour ce faire les discriminations doivent être nommées et combattues tant dans leurs effets symboliques que pratiques.

A plus d’une reprise, ce livre s’approche d’un plaidoyer pro-parité plus que de l’analyse historique, mais il est intéressant pour ses questionnements, quelque soit la position que l’on adopte sur la parité.

Il est par ailleurs frappant, et c’est une grande faiblesse du livre, que l’auteure n’évoque aucun pont entre une loi sur la parité et les autres nécessaires mobilisations sociales pour lutter contre les discriminations jusqu’à leur éradication. Elle laisse ainsi place à une conception naïve de la politique et des antagonismes sociaux qui ne peuvent être dissous par leur seule inscription dans la loi.

Joan W. Scott : Parité ! L’universel et la différence des sexes

Albin Michel, Paris 2005, 254 pages, 24 euros

Didier Epsztajn et Maud Gelly

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