Le regard de l’exil permet de voir avec précision ce qui échappe à la formulation savante

Ce livre « se situe dans l’interaction entre la connaissance des autres et la découverte de soi, entre autobiographie et poursuite d’une découverte objective des autres ».

Ces derniers déplacements ont permis à Benjamin Stora de comprendre « à quel point son identité s’est bâtie fortement autour de la mobilité, de l’exil, et de la traversée des frontières ».

Oui l’identité se construit, elle n’est pas innée et ne saurait être rabattue sur le « sang » valorisé par les nationalistes-essentialistes de la droite extrême.

L’auteur assume son besoin de se « situer hors des mondes fermés ».

Les mondes peuvent-ils être fermés ?, repliés sur eux-mêmes ?, derrière des coupures/frontières radicales, des murs fantasmatiques que certain-e-s construisent pour défendre leurs privilèges, mais des murs qui n’entravent pas leurs circulations, ni celles de leur argent.

Hier ils/elles colonisaient, aujourd’hui ils/elles, niant la fabrication du  »postcolonial », refusent d’accepter cette histoire, en l’occurrence, ici, celle de l’État français, ou vantent les soit-disant bienfaits de la colonisation. Hier les barbares étaient « indigènes », aujourd’hui à leurs yeux, c’est le tour des immigré-e-s, ou de celles/ceux nommé-e-s immigré-e-s alors qu’elles/ils ont la nationalité française…

Et l’auteur a bien raison de souligner que « Les émeutes qui ont secoué les banlieues à la fin de l’année 2005 ont aussi mis en lumière le lien entre ce passé du  »Sud » et le racisme vécu au quotidien ».

Benjamin Stora souligne l’apport d’Edward Saïd, des post-colonial studies qui appréhendent le monde « en terme d’hybridité, de migrations, de multiculturalité et de transnationalité ». Il termine son « introduction » à ses trois voyages par « Le travail d’historien ne peut se satisfaire du virtuel et des écrans. Il faut aussi descendre dans les rues, entendre les hommes, s’imprégner d’une histoire par le vécu, par ses paysages ».

Le livres est divisé en quatre chapitres :

Le Viêt Nam

1998. Le voyage du retour en Algérie

Regards sur un Maroc en transition

Retour de voyages

Les lectures de ces chapitres seront forcément différenciées en fonction des connaissances des lectrices /lecteurs. Certains passages évoqueront peut-être un sentiment de familiarité, d’angoisse ou le resurgissement de passé et quelques fois d’horreurs. Ils ouvrent en tous cas, des fenêtres multiples pour la réflexion.

Je voudrais, plutôt que de présenter ce qu’écrit Benjamin Stora, faire juste quelques citations, qui m’ont particulièrement interpellé.

Viêt Nam : « On voit surtout des femmes, des jeunes et des personnes âgées dans les ruelles et les grandes avenues de la ville. C’est là que l’on devine la  »guerre de quarante ans » commencée en 1939, avec la Seconde Guerre mondiale et l’occupation japonaise ; poursuivie avec la guerre d’Indochine, contre la présence coloniale française ; et achevée en 197, après un conflit cruel avec les Américains. Au bout de quelques semaines, je prends conscience d’un trou, d’une béance des générations » ; « la jeunesse qui n’a pas connu les guerres, se forge d’autres mythes, d’autres références, au diapason de toutes les jeunesses du monde ».

Algérie : « Le régime et les islamiques se déplacent sans cesse sur l’échiquier politique, modifiant leurs actions, changeant de programmes, de rôles. Dès lors, à qui se fier, et comment s’y reconnaître ? L’invisibilité de cette guerre vient aussi de son impossible identification à l’un ou l’autre des acteurs qui s’opposent férocement » ; « Lesmots de l’étranger leur parviennent comme de nouvelles dépossessions d’identité »

Maroc : « Le tracé des frontières, voulu par le colonisateur, a freiné la circulation des populations et des biens dans cet espace pourtant fluide. De sorte que les revendications territoriales ont joué très vite, dès l’accession aux indépendances, un rôle décisif d’affirmation identitaire nationale, et d’animosité entre le Maroc et l’Algérie, alors que rien, historiquement, ne laissait prévoir une telle opposition » ; « ni la simple pratique des sciences sociales ni l’expertise ne suffisent à construire le statut d’un intellectuel »

« la dérobade idéologique devient de plus en plus problématique »

Le récit républicain est métropolitain, blanc, masculin… Évacué pendant longtemps la restriction de l’universel aux seuls Blancs et aux seuls mâles. Les noms des rues, des places témoignent de la prégnance colonialiste, d’une mythologie oublieuse de l’histoire (« le nationalisme français comme l’orgueil national se sont façonnés autour de cet empire »). Toujours mis sous le tapis les colonisations, la légitimité des guerres d’indépendance des populations colonisées contre l’État français, la guerre d’Indochine, la guerre d’Algérie, les poussières de l’empire rebaptisées TOM ou DOM. Certes l’esclavage est aujourd’hui considéré comme un crime contre l’humanité, les « événements » d’Algérie renommés guerre, mais de larges courants de la droite et d’une partie de la gauche se refuse à reprendre, revoir, réécrire ces passés plus ouvert, plus inclusif des histoires de toutes et tous.

Et toujours, stigmatisées les « minorités » qui ne semblent toujours pas avoir un droit égal de cité dans le « récit national républicain »…

« Le voyage perpétuel vers le passé embelli de la colonisation signale une crise du futur, une angoisse de l’avenir en termes de projet politique »

Un nouvelle fois, au delà des accords et des désaccords, Benjamin Stora nous aide à réfléchir sur l’histoire, l’histoire inclusive de ce versant intimement lié à la construction de la République, celle des colonies d’hier, et des conséquences matérielles aujourd’hui sur les États et les populations, ici et là-bas. Je partage son orientation d’une défense d’une « mémoire chorale, plurielle, partageable ». Un livre sensible aux êtres, à leur devenir et à leurs créations (comme la jeune peinture vietnamienne).

Parmi les autres ouvrages de l’auteur :

Le 89 arabe. Réflexions sur les révolutions en cours, Dialogue avec Edwy Plenel, Un ordre d’idées Stock, 2011, Être sur une frontière imaginaire, au croisement de plusieurs mondes du Sud et du Nord, reste cependant un atout pour la connaissance comme pour l’action

Les guerres sans fin. Un historien, la France et l’Algérie, Stock, 2008, Un regard neuf mais pas vide

Les trois exils Juifs d’Algérie, Stock 2006, Une autre histoire et pourtant des exils

Avec Mohammed Harbi : La guerre d’Algérie, Réédition en Livre de poche 2005, Algérie : de nouveaux éclairages

Benjamin Stora : Voyages en postcolonies : Viêt Nam, Algérie, Maroc

Un ordre d’idées, Stock, Paris 2012, 36 pages, 17 euros

Didier Epsztajn

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