L’éducation est un droit, non un privilège réservé aux plus nantiEs, elle doit donc échapper à la sphère marchande

« Ce petit livre entend dresser à la fois un portrait des événements, tel qu’il nous a été permis de les comprendre à travers le récit de plusieurs des acteurs et actrices de ce grand moment historique, et une analyse des conditions ayant permis à la lutte étudiante de devenir un mouvement d’une ampleur telle qu’il a été le ferment d’une crise sociale sans précédent au Québec depuis les années 1970-1980 ».

Au delà de l’avertissement des auteurs sur le vocabulaire utilisé par le gouvernement qui soutient que « la grève étudiante n’est pas une grève, mais un boycottage des cours. En utilisant boycottage plutôt que grève, le gouvernement préparait une stratégie juridique lourde de conséquences, ce que nous mettrons en lumière », une remarque. L’enjeu de la dénomination des faits sociaux n’est pas un enjeu secondaire. Nommer à des effets matériels. Il convient donc, non seulement d’essayer d’utiliser le vocabulaire le plus adéquat, mais de questionner en permanence nos propres expressions qui masquent, invisibilisent ou naturalisent les rapports sociaux, gommant les asymétries et plus généralement les rapports de pouvoir.

C’est, entre autres, une des raisons, pour lesquelles l’emploi du « féminin » et du « masculin » et non du neutre-masculin-grammatical-imposé sont nécessaires, comme le font nos ami-e-s québécois-e-s. La graphie utilisée dans le livre est de mettre un E (par exemple : étudiantEs).

La lutte étudiante au Québec ne saurait être comprise hors de son contexte international et du cours néolibéral poursuivi malgré la crise économique engendré par ce cours.

Si « Les revendications du mouvement interpellent non seulement sur la question des droits et des frais de scolarité, mais également sur la mission même de l’université et sur sa gouvernance », plus globalement elle interpelle chacun-e « sur le type de société dans lequel il ferait bon vivre ».

Sommaire :

  1. Le contexte international
  2. L’offensive néolibérale
  3. L’éducation à l’ère néolibérale
  4. Des occasions manquées
  5. La dynamique sociale et politique
  6. Négociations et affrontement
  7. Judiciarisation et répression
  8. Appuis à la lutte et crise sociale
  9. Et maintenant ?

Il y a d’un coté l’approfondissement des politiques néolibérales, avec un accent cynique mis sur la crise de la dette publique. Celle-ci a été construite par la défiscalisation des revenus des plus riches et des entreprises et les « politiques de soutien aux banques et aux grandes entreprises privées ont transformé la dette privée en dette publique, laquelle est à la charge désormais des citoyenNes… ». De l’autre des résistances difficiles comme « la guerre de l’eau » en Bolivie, les renversements de pouvoirs en Amérique Latine, les mouvements étudiants dans de nombreux pays contre les processus de privatisation de tout ou partie des systèmes éducatifs (« En Europe, c’est à travers le processus de Bologne et la stratégie de Lisbonne que les principales réformes sont imposées depuis un peu plus d’une dizaine d’années »), les mouvements de grève de salarié-e-s en Inde, Chine et dans d’autres pays asiatiques, les révolutions arabes, les mouvements contre les remises en cause des droits à la retraite (et l’allongement des durées de travail) ou du droit à l’avortement ; sans oublier le mouvement des indignéEs aux États-Unis, en Espagne, en Grèce et ailleurs, etc…

La « politique anti-population travailleuse » pourrait être constitutionnalisée en Europe au moyen d’une règle d’or limitant les déficits publics. De l’or pour ceux qui bénéficient déjà des privilèges fiscaux…

« Les mesures néolibérales ont servi à l’affaiblissement croissant et au démantèlement des services publics, à la suppression de subventions, notamment pour les biens de première nécessité, tout en accélérant les processus de privatisation…. » Les attaques contre l’éducation postsecondaire sont nombreuses. La mise en perspective internationale est donc nécessaire. Les raisons du mouvement étudiant au Québec ne peuvent être isolées de la marche imposée au tout marché par les institutions étatiques dans tous les régions du monde.

Les auteurs consacrent un chapitre sur les formes prises par l’offensive néolibérale au Québec.

Ils soulignent « La criminalisation de la grève étudiante avec l’adoption du projet de loi 78 (devenu la loi 12) découle des mêmes principes : la liberté des individus prédateurs a préséance sur les droits collectifs et les intérêts du 1% l’emportent sur ceux du 99% de la population ».

Ils nous rappellent que « A l’ère néolibérale, l’éducation est considérée de façon utilitariste. Elle est fondé sur la notion de  »capital humain ». Dans ce cadre, l’éducation a pour fonction de renforcer les potentialités économiques de l’individu… »

Pour compléter, voir aussi :

Robert Cadotte : Lettre aux enseignantEs. L’école publique va mal ! Les solutions dont on ne veut pas parler (M éditeur, Ville Mont-Royal (Québec) 2012) On peut toujours jouer à l’autruche, mais être neutre, c’est préserver le statu quo et le désordre établi

Francis Vergne : Mots et maux de l’école. Petit lexique impertinent et critique (Armand Colin, Paris 2011) Les mots trompeurs masquent les maux dont souffre réellement l’école et brouillent la perception des enjeux

Christian Laval, Francis Vergne, Pierre Clément, Guy Dreux : La nouvelle école capitaliste (Editions La Découverte, Paris 2011) Compétence contre qualification, compétition contre solidarité, marchandisation contre gratuité

Ils ajoutent « Dans la nouvelle mouture du capitalisme, le contrôle de soi est la condition à la vente de soi, laquelle est elle-même une condition de la réussite sociale ».

Il s’agit donc d’une réduction utilitariste de l’éducation tant dans les formes que dans les contenus de l’enseignement. Les élèves-étudiant-e-s sont transformé-e-s en individu-e-s client-e-s responsables de leurs propres situations, indépendamment du fonctionnement inégalitaire de la société et de l’école, des rapports sociaux.

D’un coté « une fragmentation des savoirs au détriment d’une formation humaniste généraliste apte à développer l’esprit critique et innovateur », de l’autre une « vision consumériste de l’éducation ».

C’est dans ce contexte, que les gouvernements décident de hausse importante des droits de scolarité. Dont un effet, souvent négligé est, outre l’expulsion de groupes sociaux entiers, la création de l’endettement des étudiant-e-s… « Les frais de scolarité sont un instrument de régulation de l’offre éducative. L’endettement personnel est désormais une dimension essentielle de la stratégie de construction de soi et de son avenir. L’endettement permet d’introduire une discipline dans les orientations des étudiantEs, car un choix qui aboutit au non emploi s’avère une catastrophe ». Ici, endettement pour se payer des études qui devraient être gratuites, demain endettement pour pallier des niveaux de salaires insuffisants pour faire face aux besoins réels ou artificiellement multipliés par la publicité, et endettement pour se loger puisque les locations à prix modérées n’existent pas ou plus et que la société valorise la petite « propriété » comme marquage social positif.

Il ne s’agit donc pas simplement des frais de scolarité, les étudiant-e-s ne sont pas les seul-e-s concerné-e-s. Le gouvernement ne s’y trompe pas. « Sa stratégie de dénigrement du mouvement étudiant relève d’une volonté de l’écraser et d’éliminer toute perspective de lutte de la part des autres mouvements sociaux, dont les syndicats, qui subiront les uns après les autres les mêmes attaques. Pour vaincre, la riposte doit non seulement être unitaire, mais également combative ».

Le chapitre sur « La dynamique sociale et politique » est central, en particulier par les analyses sur le fonctionnement du mouvement étudiant « Le mouvement étudiant a été un exemple de démocratie participative et directe qui va bien au-delà de la démocratie restreinte qui caractérise notre société. Cette démocratie participative directe génère une capacité d’éducation et de mobilisation incroyablement fertile, créatrice, massive », sur la dimension féministe de la lutte étudiante, dont la situation des femmes autochtones « moins susceptibles d’obtenir un diplôme universitaire : en 2006, 9% des femmes autochtones âgées de vingt-cinq ans et plus détendaient un diplôme universitaire contre 20% chez les femmes non autochtones ».

J’ai aussi apprécié la partie sur « Négociations et affrontement ».

Si l’État néolibéral doit, pour ses disciples, être amaigri, ce n’est pas le cas de ses fonctions régaliennes et en particulier de ses appareils de répressions. « Plus l’État suit une cure d’amaigrissement (retrait des programmes sociaux, coupes dans les services publics, etc.), plus il engraisse en raison de ses investissements importants dans les appareils nécessaires à l’imposition de politiques antisociales et en raison également de sa criminalisation de la résistance sociale ». Outre l’adoption de la loi 12 (ex loi 78) déjà indiquée, les auteurs nous informent aussi sur l’utilisation par le Service de Police de la Ville de Montréal de l’artillerie lourde « en utilisation d’une disposition antiterroriste du Code Criminel ».

Criminalisation des mouvements sociaux et lois liberticides sont des conjugaisons spécifiques de la démocratie néolibérale.

Le livre se termine par des interrogations sur l’avenir…

Contre les discours sur la division avancée par les médias et le gouvernement, les auteurs soulignent que « la jeunesse québécoise n’a divisé que ce qui doit être divisé ».

Voir aussi, quelques articles publiés sur le blog :

Simone Landry : La génération A B C La génération A B C

Manifeste des professeur.e.s pour la protection de la démocratie et du droit de protestation étudiant Québec : Manifeste des professeur.e.s pour la protection de la démocratie et du droit de protestation étudiant

Coalition large de l’association pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE) :«Ensemble, nous sommes capables de beaucoup» «Ensemble, nous sommes capables de beaucoup»

Pierre Mouterde : Les origines d’une rébellion printanière Les origines d’une rébellion printanière (prise 1)…

Xavier Dolan : Nul n’est prophète en son pays (mais je vous écris de France) Nul n’est prophète en son pays (mais je vous écris de France)

André Frappier, Richard Poulin et Bernard Rioux : Le printemps des carrés rouges. Lutte étudiante, crise sociale, loi liberticide et démocratie de la rue.

M éditeur, Ville Mont-Royal (Québec) 2012, 159 pages

Didier Epsztajn

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