La virginité désacralisée mais non désactivée

La virginité féminine est une invention masculine, « On ne nait pas vierge, on le devient ». Cet « état » n’est pas compréhensible en dehors du système de genre, des rapports sociaux de sexe, du pouvoir que les hommes exercent sur les femmes, « Le substantif « vierge » ne désigne que la fille pubère, le garçon est puceau ».

Il convient à la fois d’analyser « les élucubrations masculines » et les « réactions féminines », les espaces de liberté que se construisent les femmes, sur les contradictions des rapports sociaux, ici de la « virginité ».

L’auteure en présente une histoire européenne, soulignant les diverses constructions historiques, dont notamment les injonctions religieuses. Cependant, même dans les sociétés où le religieux tient une place dominante dans l’organisation sociale, je ne pense pas que les pratiques sociales puissent simplement être expliquées par cette dominante. Les préceptes religieux, le poids des institutions, ne peuvent être abstraits des autres « contraintes » qui animent les groupes sociaux, sans oublier que ceux-ci ne peuvent être réduits à une uniformité de pratiques. Si l’auteure aborde les religions juives et musulmanes, elle donne une large place à la religion chrétienne, compte tenu de la place de la virginité, « véritable transfiguration », dans la construction de celle-ci.

Pour le monde antique, polythéiste, Yvonne Knibiehler présente « la virginité divinisée », les prêtresses et le reste des mortelles. Avec l’auteure, il faut rappeler que les Anciens ne connaissent pas le concept de sexualité, et que dans la Grèce antique, les femmes ne sont pas des citoyennes. L’auteure souligne aussi les très faibles connaissances médicales sur le fonctionnement du corps. Ainsi « les premières définitions de la virginité féminine ne relevaient pas de l’anatomie, mais de la religion ». Il s’agit en somme d’une définition politique du corps féminin. Avec le vocabulaire féministe actuel, nous dirions que « le « genre » définit le sexe ».

Yvonne Knibiehler analyse, dans le judaïsme (« Le judaïsme n’a jamais valorisé la chasteté ni la virginité ») la place du corps, de la filiation, du couple dans la Bible, l’apparition d’une problématique de « sang » au VIIe siècle avant JC, le viol comme « atteinte à la propriété d’un homme, ou de plusieurs », etc…

Avec le christianisme, se développe un certaine « sublimation spirituelle » avec l’invention de la « chair ». L’auteure explique la « triple virginité de Marie ».

Cette consécration de la virginité, la glorification de l’abstinence, a permis à certaines femmes d’échapper au mariage et à se construire une vie loin du commerce des hommes, « La virginité consacrée a donné au sexe faible un espace de liberté, de créativité, de puissance et de gloire ». Il ne faut cependant pas mythifier ce que pouvait-être la vie monacale ou en retraite.

A propos de l’islam, l’auteure nous rappelle qu’il « faut éviter de confondre la religion proprement dite avec certaines coutumes qu’elle a seulement tolérées et encadrées », ce qui est vrai pour les trois religions dites du livre. Tout en soulignant que « la religion de Mahomet est assez égalitaire », elle en souligne les « applications » patriarcales, dont la sacralisation de la virginité. Elle complète, suivant en cela Germaine Tillon, que le linge taché du sang de la défloration le lendemain de la nuit de noce, est un usage méditerranéen et non religieux musulman.

Dans la troisième partie du livre « L’apogée de la virginité féminine », l’auteure revient en détail sur les évolutions de la chrétienté occidentale. Elle examinera, notamment, le personnage de la « pucelle » dans les contes populaires et la figure de Jeanne la pucelle « vierge mystique et guerrière », les débats sur la chair et l’esprit (il me semble pour le moins abusif de considérer que « l’église a ouvert une brèche dans la domination masculine »), la spiritualité féminine, la lente reconnaissance des victimes (dont celles du viol). Les pages sur le cloitre et le voile comme échappée au mariage sont particulièrement intéressantes.

Sous l’ancien régime, l’âge du mariage recule, une nouvelle figure apparait la « jeune fille » et les représentations de la virginité féminine se transforment.

Avec les Lumières, il y a à la fois une déconstruction partielle de fondements socio-culturels et une amplification de la « sécularisation de nombreux concepts ». Le corps est étudié par la science, l’hymen est « découvert », la pudeur inventée, la masturbation condamnée, le pantalon permet une aisance des mouvements, et le corset commence à être rejeté, le tout sous des prétextes d’hygiène, pas toujours scientifiquement fondés, etc.

« Progrès » ou « régression » à l’époque napoléonienne, l’auteure souligne particulièrement que les « codes protègent jalousement la vie privée ». Il y a construction d’une nouvelle idéalisation du sexe féminin et d’une double morale (féminine versus masculine). Se substituant à la notion de « pudeur », particulièrement pour les « demoiselles à marier », le concept « d’innocence » est inventé, toujours par et dans l’intérêt des hommes. « De la blanche colombe à l’oie blanche », un véritable processus d’infantilisation se met en place.

Je souligne l’intérêt des pages sur le mariage comme viol légal.

Un chapitre est intitulé « Emancipation », l’auteure y traite, entre autres, de la libre disposition du corps, de littérature, de l’impact de la psychanalyse, de la libération sexuelle, de la contre-éducation, de la pilule, du viol, etc, mais pas du travail et de l’émancipation financière. La virginité n’aurait-elle à voir qu’avec le sexe et non les bases matérielles du pouvoir ?

Dans la cinquième partie du livre, Yvonne Knibiehler analyse « Le nouveau contexte », « Même apparemment désacralisée, désocialisée, la défloration garde encore, en ce début du XXIe siècle, les caractères d’un rite de passage ». L’auteure souligne les effets de la médicalisation de la contraception, parlent des maternités adolescentes, des avortements juvéniles et développe une position sur l’IVG plus que discutable « épreuve physique et morale » oubliant les traumatismes liés à l’accouchement.

Reste qu’en mettant l’accent sur le poids de la religion ou à l’inverse de « la libération sexuelle », l’auteure, lorsqu’elle nous parle des jeunes femmes musulmanes d’aujourd’hui, semble oublier ce qu’elle-même écrit. « Pire, en dépit des discours, la domination masculine ne recule pas devant la pilule, elle change de masque, prenant paradoxalement, celui de la liberté sexuelle » ou « la liberté n’est pas sans limites, car de nouvelles normes se mettent place, et l’égalité des sexes n’est toujours pas au rendez-vous ».

Elle note « Pour elles, les publicités et autres images dénudant le corps féminin constituent des attentats à la pudeur » oubliant les critiques, non limitées aux femmes « musulmanes » sur le sexisme de la publicité. Faute de contextualisation, son propos rejoint ici un discours de marquage identitaire, une dévalorisation de l’autre ou de ses pratiques sociales appréciées comme hiérarchiquement différentes.

D’ailleurs le nombre de « réfections de l’hymen » soulignées par l’auteure, montre qu’il y a une différence entre la virginité « pensée » et le quotidien des femmes.

Je regrette aussi le choix de certains mots comme défloration, filles d’Eve, etc.

Au final un livre intéressant mais dont les analyses sont bridées par un positionnement sur le religieux/culturel, et le regard peu critique sur « l’émancipation » dans nos sociétés.

Yvonne Knibiehler : La virginité féminine

Editions Odile Jacob, Paris 2012, 220 pages, 23,90 euros

Didier Epsztajn

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