L’invention de traditions nationales comporte souvent davantage d’imitations et de plagiats que d’inspirations originales 

Shlomo Sand poursuit son œuvre de décryptage, de de-mythologisation, de démystification des histoires, de l’histoire et des mots. Après, Les mots et la terre – Les intellectuels en Israël (Fayard, 2006, réédition Champ Flammarion) Mythologies et imaginaire national et Comment le peuple juif fut inventé (Fayard, 2009, réédition Champ Flammarion), « de mon point de vue, constitue fondamentalement une récusation de la conception essentialiste et ethnocentrisme, anhistorique, de la définition du judaïsme et de l’identité juive passée et présente, en s’appuyant sur des matériaux historiques et historiographiques »,Un nous inventé, voici l’analyse de l’invention de la « terre d’Israël ».

Shlomo Sand présente son objectif : « L’objectif que je m’assigne dans ce travail consiste à explorer les modes d’invention de la « terre d’Israël » dans ses métamorphoses en tant qu’espace territorial où s’exerce l’autorité du peuple juif, lui même invention résultant d’un processus de construction idéologique ». Il ajoute en fin de prologue « Dans le présent essai, l’essentiel du débat tendra à démonter le principe du  »droit historique » ainsi que les récits nationaux qui l’accompagnent et qui visent à conférer une légitimité morale à la prise de possession de l’espace. Ce volume constitue ainsi une démarche critique à l’encontre de l’historiographie institutionnelle, et par là même il se préoccupe des caractéristiques de l’importante révolution paradigmatique opérée par le sionisme sur le judaïsme en voie d’épuisement ».

Dans ce long prologue, commençant par des souvenirs, l’auteur souligne différents éléments sur lesquels il reviendra dans son ouvrage, dont notamment, l’absence de frontières réellement définies de l’État dans lequel il vit, « le caractère colonisateur, ethnocentriste et ségrégationniste de toute l’entreprise nationale, depuis ses débuts », le « mythe supra-historique d’un peuple exilé et errant », ou le « saut imaginaire dans le temps », les différences entre « communauté de destin » et « communauté d’appartenance », la logique « jurico-historique », les utilisations a-historique des concepts de peuple, de nation, les inventions théologiques (La « terre d’Israël » est « à l’origine une invention chrétienne et rabbinique, autrement dit une invention théologique tardive, et absolument pas politique »), l’atteinte à la population  »indigène » inhérente à la logique nationaliste, la culture du peuple yiddish, le judaïsme et la spiritualité intérieure (« Le judaïsme voit la fin de l’exil métaphysique essentiellement dans le salut messianique entretenant, certes, un lien spirituel avec le lieu, mais sans y jeter un dévolu à caractère national, tandis que, pour le sionisme, la fin de l’exil imaginaire s’incarne dans la rédemption virile de la terre, et dans la création d’une partie terrestre moderne qui, du fait de son mythe fondateur, se trouve encore sans frontières définies et fixes, avec tous les dangers dont cette situation est porteuse »), les manipulations sémantiques du sionisme (« La réussite de cette ingénierie linguistique a contribué à la construction d’une mémoire ethnocentriste, et elle s’est poursuivie plus tard avec la transposition de noms sur des parties du pays, des quartiers, des rues, des vallées, des cours d’eau »), « l’étonnante enjambée par dessus le long temps non juif du lieu », le « costume d’apparat religieux » du sionisme laïc, la nationalisation de Dieu, etc…

J’ajoute une citation, malgré sa forme « J’ai eu l’occasion de l’écrire ailleurs, sous une formulation différente : ce ne sont pas tant les porte-parole hébraïques qui pensent à l’aide du mythe de la terre d’Israël, mais c’est la terre mythologique qui se pense à travers eux et façonne ainsi l’imaginaire d’un espace national dont on ne mesure pas toujours suffisamment les incidences politiques et morales ».

Avant le livre proprement dit « En mémoire des habitants d’al-Sheikh Muwannis qui, dans le passé, ont été arrachés à ce lieu où je vis et travaille aujourd’hui ». L’auteur y revient dans un bel épilogue intitulé « Un village pour mémoire ».

L’université de Tel-Aviv est située « sur les ruines et les terres d’un village arabe dont la vie s’est éteinte le 30 mars 1948 » et l’auteur ajoute « Ainsi les habitants d’al-Sheikh Muwannis, poussés dans l’abîme de l’oubli, disparurent des pages de l ‘histoire de la  »terre d’Israël » ».

Shlomo Sand indique que « L’inspiration éthique d’une partie des stratégies narratives que j’ai adoptées trouve son origine dans cet étrange voisinage entre destruction et construction, dans cet insupportable frottement entre un passé escamoté et un présent qui assaille et secoue ». Il nous rappelle, contre la fable de l’abandon de leurs villages par les populations palestiniennes, l’existence du plan Daleth et de son « objectif de créer une continuité territoriale sous pouvoir sioniste », ce qui impliquait l’expulsion des habitant-es, l’utilisation de « véritable acte de terreur », de massacres comme à Deir Yassin.

Al-Sheikh Muwannis, mais aussi « qu’en plus des quartiers arabes de plusieurs villes plus de quatre cent villages ont été écrasés et effacés de la  »terre d’Israël » lors de la guerre de 1948, parfois même après la fin des combats ».

L’auteur évoque aussi des relations avec ses élèves (« je m’applique à les sensibiliser au fait que toute mémoire collective est toujours, dans une certaine mesure, le produit d’une construction culturelle poreuse, dans la plupart des cas, des préoccupations et des courants d’opinion du présent »), de son métier d’enseignant, du présent et du passé « le temps présent découle certes du passé, mais il façonne aussi assez librement ce dernier ».

J’espère que ces quelques indications tirées du prologue et de l’épilogue donneront envie de lire ce livre.

Sans détailler les cinq chapitres qui le composent, je voudrais néanmoins souligner quelques éléments, comme sur l’histoire « en histoire, l’après explique beaucoup plus l’avant que le contraire », sur l’univers spirituel juif « L’interprétation consistant à doter les juifs du courant rabbinique d’un sentiment patrimonial sur la terre d’Israël paraît empreinte d’une large part d’anachronisme. Il s’agit en fait d’une transposition d’un sentiment de propriété sioniste moderne sur l’univers spirituel juif traditionnel, dont le rapport au site reposait sur des caractéristiques mentales prémodernes et totalement apolitiques », sur la place de  »L’an prochain à Jérusalem » « prière pour une rédemption prochaine et non pas appel au passage à l’acte »

Il convient aussi de constater, contre les écritures travestissant le passé, écartant d’un silence éloquent, les mille trois cents ans durant lesquels la population était très majoritairement musulmane, « En dépit de tous les efforts et de l’aide logistique apportée de temps à autre d’Europe, la Palestine ne devint jamais réellement une terre chrétienne. Pendant toute la longue histoire qui s’étend du VIIe siècle jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle, soit durant mille trois cents ans, elle est demeurée, clairement un morceau de terre musulmane » (L’utilisation de  »terre chrétienne » et  »terre musulmane » ne me semble pas juste sémantiquement).

J’ai de plus particulièrement été intéressé par le chapitre « De la réforme puritaine à la mode évangélique » dans la partie 3 du livre, par les analyses du judaïsme versus le sionisme, dont « Il y a là quelque chose de nouveau car l’affirmation d’une définition nationale politique, et non pas religieuse, du judaïsme était jusque-là inconnue dans la tradition juive », par les développements sur la construction de l’imaginaire national « La création d’un mythe crédible et stable requiert d’étendre sur ses fondations une strate de représentations imagées  »antiques ». Cela oblige impérativement à remodeler totalement celles-ci mais, comme point de départ, elles sont aussi utiles qu’irremplaçables. Ce type de processus s’est répandu chaque fois qu’il s’est agi de construire une mémoire nationale au sein de la majorité des collectivités humaines, à l’ère moderne ».

Sans oublier l’impossibilité de forger un État démocratique sur une base ethnico-religieuse.

« A cause de la fiction qu’elle a engendrée et son manque d’assurance sur sa propre identité culturelle nationale (notamment face à l’espace moyen-oriental), cette ethnie israélienne imaginaire n’a cessé de manifester une relation de mépris, imprégnée de peur, à l’égard de ses voisins, et s’est refusée jusqu’à aujourd’hui à vivre à égalité et en intégration avec  »l’autre », présent en son sein ou à coté d’elle ».

Plan du livre

  1. Fabriquer des patries. Impératif biologique et propriété nationale

  2. « Mytherritoire ». Et Dieu promit la terre

  3. Vers le sionisme chrétien. Et Balfour promit la terre

  4. Sionisme versus judaïsme. La conquête de l’espace  »ethnique »

  5. Conclure. Le triste récit du scorpion et de la grenouille

Épilogue. Un village pour mémoire

Une invitation à analyser non seulement cette mythérritoire, mais aussi nos réalités, les évidences, les mystifications, les mythologisations, les naturalisations de rapports sociaux, d’événements historiques, d’inventions humaines, ici et ailleurs.

Et, en suivant l’exemple des travaux de Shlomo Sand « briseur des glaces de l’oubli », un miroir pour disséquer comment furent inventés nos propres passés…

Shlomo Sand : Comment la terre d’Israël fut inventée. De la Terre sainte à la mère patrie

Editions Flammarion, Paris 2012, 367 pages, 22,50 euros

Didier Epsztajn

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