Préface à l’édition française de Black and Red

Pour ma génération, les luttes contre le racisme aux États-Unis et contre l’apartheid en Afrique du Sud ont constitué des références fondamentales. De nos jours, on assiste au développement, en Europe plus particulièrement, d’une forme renouvelée de racisme visant spécifiquement les Arabes et les musulmans et, plus largement, les immigrés. Ce processus gagne en puissance dans ce continent-forteresse. J’espère que ce livre contribuera à la réflexion sur les modalités du combat à mener contre cette nouvelle mue du racisme. Je souhaite aussi qu’il puisse être une introduction utile à la connaissance des orientations et de l’histoire du mouvement socialiste aux États-Unis et de ses relations avec les luttes de libération des Afro-Américains.

Ce livre est né d’un article, long et quelque peu polémique, publié en 1990 dans la revue International Socialism à Londres. Quelques années plus tard, j’ai développé et actualisé cet essai pour en faire un livre, Black Liberation and Socialism, publié en 2003 par Haymarket Books à Chicago. Au passage, je voudrais remercier les éditions Syllepse pour leur traduction et leur publication en français. Si l’essentiel de ce qui est traité dans ce livre appartient à l’histoire, il est tout à fait évident que la persistance du racisme est pour sa part une question des plus actuelles. Je n’ai pas apporté de modifications à l’édition française, à l’exception de la correction de deux erreurs factuelles que les traducteurs m’ont aimablement signalées. Je crois qu’en l’état, l’ouvrage a résisté à l’épreuve du temps. Cependant, il a semblé utile dans la préface à cette édition de situer le contexte dans lequel il a été écrit, ainsi que de donner–même schématiquement–un aperçu des événements politiques majeurs qui ont affecté la situation aux États-Unis depuis que ce livre y a été publié.

Le principal objectif de Black Liberation and Socialism était de rétablir les relations, tant historiques que politiques, qui ont pu exister entre les luttes afro-américaines et les traditions socialiste et communiste aux États-Unis. Je dis bien «rétablir», car le riche passé du radicalisme américain demeure nié, rejeté et dénigré. L’influence considérable qu’exercèrent des idées, des publications et des organisations socialistes du début du 20esiècle a été balayée par la déferlante «nativiste» et réactionnaire organisée par le gouvernement des États-Unis dans les années 1920. Quant au radicalisme et au mouvement communiste des années 1930, ils ont été pratiquement effacés de la mémoire par la chasse aux sorcières maccarthyste des années 1950. Enfin, l’histoire du mouvement des années 1960–qui a été une source d’inspiration pour tant d’entre nous–a été expurgée et réécrite, occultant le fait que le socialisme était au cœur de ce mouvement et qu’il faisait partie intégrante des luttes de libération noires.

Ces luttes de libération afro-américaines des années 1960, qui contribuèrent à la transformation de la société américaine, eurent un impact mondial. Vivant à plusieurs milliers de kilomètres des États-Unis, au Caire, en Égypte, j’ai ressenti directement cette onde de choc. Ma première action politique fut d’accompagner mon père à une manifestation qui réunit des dizaines de milliers d’Égyptiens pour protester contre la décision du gouvernement américain de priver Muhammad Ali de sa ceinture de champion du monde poids lourds après qu’il ait refusé d’être incorporé dans l’armée des États-Unis et de participer à la guerre contre le Vietnam. Mon père était lui-même boxeur, mais il ne s’agissait pas pour lui d’une affaire privée, comme le démontrait le nombre considérable de manifestants.

Au début des années 1970, mon identification à la lutte pour les droits civiques et au mouvement du Black Power ne cessa de croître. Pourtant, quand je suis arrivé aux États-Unis, en 1976, il restait bien peu de chose du mouvement de masse qui avait métamorphosé le paysage politique national. Je me souviens parfaitement du choc que j’ai ressenti en découvrant que nombre de mes étudiants de l’université du Midwestern – pour la plupart Afro-Américains et pour beaucoup âgés de 30 ou 40 ans – ne savaient rien de l’histoire et de la dynamique de la lutte des Noirs et encore moins de celles du mouvement socialiste. J’ai alors vite découvert ce qui est aujourd’hui un lieu commun: aux États-Unis, la réécriture de l’histoire est un art consommé, réalisé avec une extraordinaire rapidité. Il faudrait cependant se garder d’y voir le simple produit d’une falsification organisée par la droite. L’histoire du mouvement noir a également été réécrite par ceux qui ont été récompensés pour l’avoir extirpé de la rue et confiné à un électoralisme sans danger entre les mains du Parti démocrate. Mais par-dessus tout, il faut y voir le résultat du déclin du mouvement de masse et de la répression de la gauche radicale à la fin des années 1960 et au début des années 1970. Rétrospectivement, il est surprenant d’observer que le reflux du radicalisme des années antérieures est intervenu en une dizaine d’années.

J’ai écrit ce livre, entre autres, pour raviver la mémoire et l’histoire de ce mouvement. Aujourd’hui, il me semble que c’est une tâche plus nécessaire que jamais. Au cours des années 1980 et 1990, les politiciens, aussi bien ceux appartenant à ce qu’on a appelé le «centre» que ceux de droite, ont propagé l’idée selon laquelle «le problème racial» avait été résolu. L’élection de Barak Obama à la présidence des États-Unis en 2008 a été largement considérée comme la victoire du mouvement des droits civiques et comme la preuve du déclin de la question raciale dans la vie politique américaine. Cette appréciation est, à mes yeux, totalement erronée. L’idée selon laquelle nous vivons dans une société «post-raciale» sous-estime considérablement la nature structurelle du racisme de la société américaine et évacue la persistance du racisme institutionnalisé. Ainsi que je tente de le montrer dans ce livre, la réduction en esclavage et l’oppression des Afro-Américains ont été une condition indispensable du développement du capitalisme américain, tout comme l’esclavage dans le «Nouveau monde» a permis l’accumulation primitive du capital qui à son tour a rendu possible la révolution industrielle en Europe.

Voila pourquoi, fondamentalement, tous les mouvements de masse de libération noire ont eu un impact majeur sur les États-Unis tout au long de leur histoire, comme le montre la séquence menant de la révolution de 1776 à la Guerre civile en 1861, ainsi que celles conduisant de la Reconstruction à l’instauration d’un apartheid au travers des lois Jim Crow.

La lutte pour l’émancipation des Afro-Américains soulève nécessairement la question des relations entre les classes et a toujours produit une dynamique radicale, conduisant ses acteurs clés à traiter de la question raciale et de la question de classe–questions qui, lorsqu’elles sont réellement prises en considération, conduisent à une orientation que l’on pourrait dire socialiste. C’est la seule façon de comprendre pourquoi deux figures aussi différentes que Malcolm X et Martin Luther King sont parvenues à des conclusions similaires, posant la nécessité fondamentale de restructurer l’ensemble de la société comme seul moyen d’en finir avec la discrimination raciale.

Avec le déclin des mouvements de masse des années 1970 – ou, pour le dire plus précisément, avec leurs succès sur des questions spécifiques (déségrégation juridique, droit de vote, fin de la guerre au Vietnam) – la classe dirigeante américaine a resserré les rangs et mené une attaque coordonnée contre ceux qui menaçaient leur pouvoir. Cette contre-attaque visait particulièrement les éléments radicaux du mouvement et se déploya de façon concertée afin d’absorber et d’intégrer certaines des revendications du mouvement et ainsi faire cesser certaines critiques. Pour ce qui est de la lutte de libération noire, cette offensive prit la forme de la suppression violente des Black Panthers, articulée à des efforts destinés à donner des gages aux segments du mouvement qui réclamaient une représentation dans le système politique établi. La représentation politique des Noirs est ainsi passée de l’absence quasi totale à une participation visible à différentes instances de gestion, notamment au niveau local. Tout en demeurant importantes, les différences de revenu entre Noirs et Blancs diminuèrent au cours des années 1960, tandis qu’au cours des années 1970 les différences à l’intérieur même des communautés noires ne cessèrent de se creuser.

Malgré les progrès arrachés par la lutte de libération noire, tant le racisme que les inégalités demeurent une ligne de fracture majeure. Les États-Unis d’aujourd’hui ne sont plus ceux des années Jim Crow. Dans les États du Sud, la ségrégation officielle appartient au passé. L’essentiel des conditions qui donnèrent naissance à la lutte pour la libération noire n’existent plus. Pour autant, cela ne signifie nullement qu’on en ait fini avec le racisme et l’inégalité.

Une enquête publiée récemment et intitulée «State of the Dream 2010» («État du rêve 2010», d’après le titre du discours de Martin Luther King, I Have a Dream, prononcé en mars 1963 lors de la marche sur Washington) résume l’état actuel de l’Amérique noire:

«En décembre2009, 16,20% des Afro-Américains et 12,90% des Latinos étaient au chômage, contre 9% des Blancs. De décembre2008 à décembre2009, le taux de chômage a augmenté de 4,30% chez les Noirs, de 3,70% chez les Latinos et de 2,40% chez les Blancs. Dans au moins deux États, le Michigan et l’Ohio, le taux de chômage des Noirs devrait dépasser les 20% en 2010.

Lorsqu’un Noir gagne 62 cents, un Blanc gagne un dollar et un Latino 68 cents. Entre 2008 et 2012, la perte de revenus et de salaires des Afro-Américains a été de 142 milliards de dollars et de 138 milliards pour les Latinos, sur un total de 1000milliards de dollars pour la nation tout entière.

Les Noirs et les Latinos sont respectivement 2,9 et 2,7 fois plus nombreux à vivre sous le seuil de pauvreté que les Blancs. Les enfants noirs et latinos sont respectivement 3,3 et 2,9 fois plus nombreux à vivre dans la pauvreté que les enfants blancs.

Dans cinq États (Nebraska, Minnesota, Iowa, Wisconsin, Oklahoma), le taux de chômage des Noirs est au minimum trois fois plus élevé que celui des Blancs. Dans huit autres États (Indiana, Louisiane, Ohio, Kentucky, Kansas, Colorado, Mississippi, New Jersey), le taux de chômage des Noirs est au minimum deux fois et demie plus élevé que celui des Blancs.

Par comparaison, lorsqu’un Blanc possède un dollar, les Noirs ne possèdent que 10 cents et les Latinos 12 cents.

L’inégalité persistante qui frappe les Noirs est liée au pouvoir sans borne et incontesté du capital. La crise du capitalisme et la désindustrialisation ont eu des conséquences dévastatrices sur la population noire. Les deux grandes vagues de migration de la population noire du Sud vers le Nord sont historiquement liées aux deux guerres mondiales: la première survint de 1914 aux années 1920 et la seconde débuta avec la Deuxième Guerre mondiale. Dans les années 1960, lorsque le mouvement des droits civiques et le Black Power firent irruption, une forte majorité de Noirs américains vivaient dans le Nord. La désindustrialisation du Midwest et les récessions de la dernière décennie ont inversé cette tendance. Aujourd’hui, on assiste à une migration des Afro-Américains vers le Sud, provoquée par un chômage croissant et une marginalisation qui frappent durement de larges fractions de la population noire. Cependant, cette migration est également le produit d’une politique délibérée des employeurs. Ainsi, par exemple, ceux du secteur automobile préfèrent les usines non syndiquées du Sud aux travailleurs syndiqués (et en grande majorité noirs) des grands centres industriels du Nord, comme Detroit. Une étude indique ainsi que les travailleurs afro-américains ont été historiquement, et continuent d’être, les plus favorables au mouvement syndical et qu’ils constituent le groupe démographique qui comporte proportionnellement le plus grand nombre de syndiqués, bien que depuis les années 1980 le déclin du syndicalisme ait été plus important parmi les travailleurs noirs. Alors qu’en 1983, 27,1% des travailleurs afro-américains étaient syndiqués, leur taux de syndicalisation était tombé à 14,5% en 2006. Néanmoins, malgré ce déclin, le taux de syndicalisation des Noirs ne peut manquer d’attirer l’attention lorsqu’on le compare avec celui des travailleurs blancs et des travailleurs hispaniques qui ne sont que 7% à être syndiqués» (Bronfenbrenner & Warren 2007: 142).

Bien que l’apartheid racial ait cessé d’avoir une existence légale, l’apartheid existe encore de facto dans beaucoup d’écoles et de villes. Quant à l’affirmation faisant de la question raciale une question «obsolète», il n’est que d’observer l’attitude des partisans du Tea Party opposés à Barak Obama au cours des premières années de son mandat pour se convaincre du contraire. On ne peut que rester interloqué en constatant qu’en 2011, 23% des républicains continuent de douter que le président Obama soit né américain.

Cependant, après plus de quarante années d’hégémonie de la droite politique et de règne du néolibéralisme et du libre marché, l’irruption du mouvement Occupy annonce peut-être la renaissance d’une opposition à l’ordre social établi. Les slogans du mouvement – «Nous sommes les 99%» – nous ramènent aux bouleversements sociaux des années 1960 et soulèvent à nouveau nombre des questions qui préoccupaient les militants de cette époque. Il y a, bien entendu, une immense différence qui ne peut être occultée: les protestations d’aujourd’hui contre le pouvoir économique et politique du capital, le 1%, doivent prendre en considération le fait que les États-Unis ont un président noir en exercice. En effet, pour partie, l’élan et le dynamisme du mouvement Occupy se sont développés à partir de la désillusion provoquée par Barak Obama qui est passé du slogan prometteur «un changement auquel nous pouvons croire» («Change we can believe in») à la préservation, et par certains aspects à l’extension, de l’héritage des années Bush dont les électeurs pensaient qu’il allait les en débarrasser.

Durant ses trois années de mandat, tout soucieux qu’il était de ménager ceux de Wall Street qui l’avaient soutenu, Barak Obama a tourné le dos à la jeunesse afro-américaine, aux Latinos et aux femmes qui, dans un pays en plein bouleversement démographique, ont pour certains milité pour rendre son élection possible. Prenons comme exemple la déclaration favorable à un système de sécurité sociale qu’il avait prononcée en 2003 devant les syndicalistes de l’AFL-CIO et rapportons-la au rejet catégorique de cette idée qu’il a manifesté une fois élu:

«J’ai été le défenseur d’un système de Sécurité sociale (Applaudissements). Je ne vois pas pour quelle raison les États-Unis d’Amérique, le plus riche des pays de l’histoire mondiale, un pays qui dépense 14% de son PNB pour le système de santé, ne pourrait fournir à chacun une couverture sociale. Et c’est de cela [dont on] parle [quand on dit] que tout le monde doit en bénéficier et que personne ne doit en être exclu. Un plan pour une Sécurité sociale, pour un système universel de soins. C’est cela que j’aimerais voir. Mais vous le savez tous, nous ne pouvons obtenir cela tout de suite. Parce que d’abord, nous devons reprendre la Maison Blanche, nous devons reprendre le Sénat et nous devons reprendre la Chambre des représentants» (Obama 2003).

On pourrait noircir des pages entières en faisant la liste de ces retournements (Selfa 2012). Mais ceci n’est pas uniquement l’illustration du fait que Barak Obama est un politicien qui dirait n’importe quoi pour être élu. Ni même du fait qu’il aurait dû s’«adapter» aux réalités du pouvoir, comme le prétendent nombre de ses apologistes. En réalité, sa présidence éclaire deux questions fondamentales: en premier lieu, les élections ne remettent pas en cause les véritables leviers du pouvoir sous le capitalisme, et ensuite, l’oppression raciale et le racisme sont des phénomènes structurels. Le système peut parfaitement s’accommoder de l’accession de quelques-uns issus des classes dominées à l’establishment, mais il ne saurait accepter la moindre remise en cause de la structure de classe hiérarchique.

Il y a trois ans, de telles idées étaient inaudibles, y compris au sein de la gauche. Aujourd’hui, je crois qu’ils sont bien peu à pouvoir contredire cette réalité. Démonstration en a été faite le 5 juin 2009 par le Wall Street Journal lui-même dans un article titré: «Barak Hussein Bush»:

«Un des points positifs de la présidence Obama est que celui-ci a largement validé l’essentiel du programme de sécurité et de politique étrangère de George W. Bush par la force de ses références autobiographiques. Ce fut assez clair hier auCaire, quand le président Obama a plaidé pour “un nouveau départ entre les États-Unis et les musulmans dans le monde”. Mais l’essentiel de ce qu’il a proposé sont les axes du programme pour la liberté du président Bush, admirablement présentés dans un nouvel emballage. Cela doit être lu comme un compliment, malgré l’existence de quelques réserves non négligeables.»

J’espère que l’édition française de mon livre fera revivre quelques-unes des idées fondamentales qui sont communes à ceux et celles qui luttent pour la libération noire et pour le socialisme. Je songe en particulier à deux idées qu’il nous faut garder à l’esprit. D’abord, la maxime de Frederick Douglass, qui déclarait:

«Il ne saurait y avoir de progrès sans lutte.»

Ensuite, souvenons-nous avec Martin Luther King et Malcolm X, qu’il ne peut y avoir de justice raciale sans une transformation radicale du système économique.

Ahmed Shawki

Merci aux Editions Syllepse pour avoir autorisé la publication de cette préface

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.