Françoise Collin ou la non-clôture en partage

Texte publié avec l’aimable autorisation de Sylvie Duverger 

Françoise Collin vient de mourir. Au soir du 1er septembre. Elle était philosophe et écrivaine – romancière et poète – spécialiste de Maurice Blanchot et de Hannah Arendt, lectrice à la fois admirative et critique de Lévinas. Elle était aussi résolument féministe.

Son féminisme radical visait à la « refonte des structures » sociales, la subversion des rapports sociaux de sexe, publics comme privés [1]. Il lui a valu d’être expulsée de la scène philosophique, où elle avait acquis quelque renommée.

Née en Belgique en 1928, elle y a étudié, enseigné et publié, avant de s’établir en 1982 à Paris.

Elle a déjà publié des romans, ainsi que sa thèse, Maurice Blanchot et la question de l’écriture (Gallimard, 1971), lorsqu’elle fonde, avec Jacqueline Aubenas, Les Cahiers du Grif, en 1973, à son retour des États-Unis. La liberté et l’inventivité des féministes américaines lui ont donné l’allant nécessaire à cette entreprise hors pair. Comme Le deuxième sexeLes Cahiers du Grif sont en ce sens de provenance américaine.  

L’une des passeuses [2] en France de l’œuvre de Hannah Arendt, après avoir été la première à écrire sur Maurice Blanchot – ce dont Lévinas lui savait gré -, Françoise Collin n’aura cessé de s’atteler et de participer à des entreprises collectives, des Cahiers du Grif aux anthologies Les femmes de Platon à Derrida (2000, réédition Dalloz, 2011) et Repenser le politique. L’apport du féminisme (Campagne première, 2005) en passant par L’histoire des femmes en Occident (1992, réédition, Académique Perrin, 2002).

Au fil des textes qui ponctuent l’aventure des Cahiers du Grif, avant et après sa découverte des motifs arendtiens de la natalité, de la singularité et de la pluralité, Françoise Collin aura tenté de répondre aux exigences conjointes de l’interlocution et de la pensée comme non-clôture théorique, elle aura œuvré à et veillé sur l’émergence de singularités divergentes mais relationnelles et reconnaissantes les unes des autres.

« La vérité est décentrée et elle est polyglotte »[3]

Le refus des alternatives figées, de toute position dogmatique, le « ni… ni…», la capacité à questionner encore, le goût des « pluralités dialogales » et le besoin d’aller voir et lire ailleurs caractérisent son parcours, ils confèrent à son cheminement sa non-linéarité, son foisonnement.

Attentive au « différend des sexes », elle fut l’une des premières à ne pas être dupe de la promotion levinassienne et derridienne du féminin, à déjouer les pièges de la French Theory [4]. Ce qui ne l’empêchait nullement de reconnaître par ailleurs la valeur de ces penseurs.

Son aversion pour l’univoque donne lieu à une forme somme toute post-moderne et quasi lévinassienne de scepticisme – l’acceptation de l’altération par l’autre allant de pair avec la défiance à l’égard de toute position ultime. La possibilité d’un renouvellement de la pensée, du dire, de l’écriture est par là préservée. Dans chaque texte, lors de chaque entretien, Françoise Collin remettait authentiquement en jeu sa pensée, témoignait d’une vigilance et d’une probité intellectuelle véritablement remarquables.

Et qui peut-être n’avaient d’égale que sa curiosité passionnée pour les artistes contemporaines – l’on oublie trop souvent qu’elle a consacré de très nombreux articles aux écrivaines, aux plasticiennes, aux cinéastes. Aussi a-t-elle applaudi à la prolongation de Elles@centrepompidou. Parce qu’«aucune vie vraiment humaine » ne peut faire l’économie de l’art, parce que l’art est constitutif de notre humanité, elle s’affligeait du peu de visibilité accordée aux femmes créatrices dans « le champ symbolique » [5]. 

Il importe, rappelait-elle inlassablement, de « ne pas laisser mourir les vivantes », il s’agit […] d’être attentif ou attentive à ce qui émerge de l’œuvre d’une femme, à sa dimension d’initium, d’initiative. De l’accompagner de cette attention et de ce commentaire, indispensables à sa visibilité et à son cheminement, sans lesquels elle risque d’être mort-née. De la nommer et de soutenir son aventure : d’en prendre le risque. Car l’art est dans le risque, non dans la garantie.» [6] Et la pensée aussi.

Promouvoir, ainsi qu’elle le faisait, une « tradition du nouveau » [7], c’est conjurer la répétition du même, à laquelle les femmes en particulier ont été assignées. Variations, différences d’un texte à l’autre et non pas répétition, me disait il y a quelques jours Mara Montanaro, qui lui consacre sa thèse et avec laquelle Françoise Collin travaillait au recueil de ses articles.

Cette figure incontournable du féminisme francophone insistait sur l’«agir transformateur conjoncturel, ici et maintenant » du féminisme, et sur son inachèvement, au point que si elle déclarait être « sensible à la nécessité de la mémoire et de la constitution d’une tradition, d’un matrimoine », elle entendait néanmoins laisser aux féministes des générations suivantes un héritage sans testament [8]. 

La génération symbolique de l’une par l’autre, lorsque chacune, en pensant, en écrivant, en œuvrant, invite l’autre au courage de s’individuer et de créer, est ce qui pour elle constituait « l’apport fondamental du féminisme» [9].

Cette éthique et cette dynamique féministes, que Françoise Collin maintint jusqu’à la fin – elle supportait vaillamment les objections et les divergences et savait renouer le fil de la discussion quand il menaçait de se rompre – furent à plusieurs reprises évoquées lors du Congrès de recherches féministes francophones qui vient de s’achever à Lausanne, alors même que personne ne savait encore son décès, signe s’il en est que sa pensée demeure vivante.

En complément

Articles sur et de Françoise Collin sont téléchargeables sur le site Sophia, réseau belge d’études de genre  http://www.sophia.be/index.php/fr/pages/view/1313. D’autres articles et des témoignages seront bientôt publiés sur Féministes en tous genre http://feministesentousgenres.blogs.nouvelobs.com/

Notes

1. F. Collin « Pour une politique féministe, fragments d’horizon », Cahiers du Grif, n° 6, mars 1975, p. 68 ; cité par D. Lamoureux, Pensées rebelles, p. 139.

2. Féminin neutre. Sur le féminin neutre ou générique,

voir http://coulmont.com/blog/2009/05/07/le-feminin-neutre/ ; Que les hommes et les femmes soient belles, pétition lancée par plusieurs associations (L’égalité c’est pas sorcier, la Ligue de l’enseignement, Le monde selon les femmes et Femmes solidaires) figurant à cette adresse :http://www.petitions24.net/a/14245

3. F. Collin,  « Pensée de l’expérience et expérience de la pensée »,  2006.

4. F. Collin, « Différence et différend, La question des femmes en philosophie » in Histoire des femmes, le XXe siècle, sous la direction de F. Thébaud, Plon, 1992, p. 265-266. 

« Le philosophe travesti ou le féminin sans les femmes » (1991), publié dans Multitudes, avril 1993

5. F. Collin, « Entre poiêsis et praxis : Les femmes et l’art», Diogène, Nouvelles perspectives dans les gender studies, PUF, 2010, p. 103 ; 

F. Collin, « Textualité de la libération. Liberté du texte » in Les cahiers du CEDREF, n°6, 1997

6. F. Collin, « Le champ symbolique » in Je partirais d’un mot, op. cit., p. 18-19.

7. F. Collin, « Un héritage sans testament » (1986) in Les Cahiers du Grif, La société des femmes, éditions Complexe, 1992, p. 110.

8. F. Collin, « Différence/indifférence des sexes », 2010, p. 164 ; F. Collin, entretien avec Irène Kaufer, Parcours féministe, Bruxelles, éditions Labor, 2005, p. 16 sq. 

Florence Rochefort et Danielle Haase-Dubosc, « Entretien avec Françoise Collin, philosophe et intellectuelle féministe », Clio, n° 13 (Intellectuelles), 2001 

9. Cahier du Grif, Provenances de la pensée, n° 46, Deuxtemps Tierce, 1992, p. 150

Sylvie Duverger

Texte complété par une Bibliographie partielle et des extraits de textes.

Voir sur le site de l’auteure : Francoise Collin

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