La flexibilité a une face cachée : la rigidité de la division sexuelle du travail et de l’emploi

En édito (Françoise Messant, Hélène Martin, Marta Roca i Escoda, Magdalena Rosende, Patricia Roux) une question « Le travail, outil de libération des femmes ? »

Et d’abord un rappel, apport des analyses des féministes radicales « le travail domestique est un travail à part entière », le travail rémunéré ne peut se comprendre qu’en relation avec le travail gratuit, celui effectué par les femmes dans la sphère dite privée. Les auteures soulignent « Rappelons que le travail ménager est gratuit  »non en raison de la nature des services qui le composent – puisqu’on les trouve tous sur le marché – ni en raison de la nature des personnes qui le fournissent (puisque la femme qui cuit gratuitement une côtelette dans son ménage est rémunérée dès qu’elle le fait dans un autre ménage), mais en raison de la nature particulière du contrat qui lie la travailleuse – l’épouse – au ménage, à son  »chef ». »

Cette continuité, « pour les femmes et pour les femmes seulement », entre travail salarié et travail domestique, transposée en « non-disjonction entre sphère privée et professionnelle » pourrait révéler un « potentiel subversif », pour autant que des expériences collectives permettent de dépasser un rapport au travail (domestique et productif) perçu le plus souvent comme individualisé.

Je ne mentionne que quelques articles.

Caroline Ibos : « Les  » nounous » africaines et leurs employeurs : une grammaire du mépris social ». L’auteure nous rappelle, entre autres, différents éléments : que contrairement aux idées reçues « les Africaines qui arrivent en France sont souvent dans leurs pays parmi les femmes les plus efficaces scolairement et les plus ambitieuses », « que l’absence d’une efficace politique publique de la petite enfance crée un marché de  »nounous discount » », que les femmes qui emploient les  »nounous » « peine à considérer que s’occuper de son enfant soit un travail » et qu’elles peuvent assigner à leur employée « toutes sortes de travaux qui prolongent à l’infini le soin de l’enfant ». Sans oublier « l’ignorance » du savoir-faire, de l’expérience professionnelle, la réduction du « métier à une supposée nature féminine, donc maternelle ».

Outre le rapport de classe institué entre l’employeuse et l’employée, et l’évitement de la question du partage des taches domestiques entre celle-ci et son éventuel conjoint, cette asymétrie fondamentale qui divise alors profondément la classe des femmes, « Dans l’espace privé de la maison de l’employeuse, la relation professionnelle, soustraite aux regards extérieurs, échappe à tout contrôle. Du coup, il s’agit d’une relation exorbitante au droit du travail », le type d’emploi, dont ses objets, sa durée et ses conditions de rémunération, se combine avec un réel « mépris social ». Trois types d’actes méprisants, sont indiqués par l’auteure : les actes d’humiliation, dont l’invisibilité de l’employée, les actes de discriminations, dont la séparation ou la différence péjorative, et les actes de suspicion.

Globalement les  »nounous »sont des « étrangères, dans une condition d’extériorité extrême puisque confrontées à et même en charge de l’intimité familiale ».

L’auteure analyse aussi « gestion de la morale quotidienne » par la femme employeuse.

Irène Jonas, Djaouida Séhili : « Les nouvelles images d’Épinal: émancipation ou aliénation féminines? » dénoncent « Ces images d’Épinal de la réussite au féminin non seulement continuent d’appréhender la conciliation, donc la gestion conjointe de la famille et du travail, comme une affaire de femmes, mais elles alignent les critères de réussite des femmes tant au travail qu’à la maison, sur des critères masculins, tout en postulant haut et fort que les femmes sont différentes ». Sans oublier « Le discours sur la nature féminine est désormais axé sur des valeurs de coopération, d’harmonie et sur les capacités relationnelles, et tout comme certains attributs de la féminité traditionnelle ont été remodelés pour être en accord avec l’image valorisée de la  »femme nouvelle », les qualités féminines  »utiles » dans le monde professionnel ont connu le même sort ».

Les auteures soulignent les conséquences de la substitution « des compétences » aux « qualifications », tout en ajoutant que « les compétences féminines semblent donc se mesurer à l’aune de la prise en compte de l’apparence physique des femmes et à leur appartenance biologique bien plus qu’à celle des qualifications acquises ». Elles indiquent aussi que les « nouvelles pathologies féminines » au travail « ne sont pas considérées comme des phénomènes sociaux ».

L’émancipation ne peut se limiter à acquérir des « positions autrefois exclusivement réservées aux hommes ».

Sur la conciliation, voir Travail genre et sociétés : Maudite conciliation, N° 24/2010 (Editions La Découverte, Paris 2010, Le traditionnel perpétuellement réinventé)

Sur la qualification, voir la récente réédition du livre de Pierre Naville : Essai sur la qualification du travail ( Editions Syllepse, Ce qui qualifie, c’est l’acte éduqué) préfacé par Djaouida Séhili.

Sans oublier le récent ouvrage d’Irène Jonas Moi Tarzan toi Jane. Critique de la réhabilitation « scientifique » de la différence hommes/femmes (Editions Syllepse, Paris 2011, Toi Tarzan, moi Jane

Elsa Galerand, Danièle Kergoat : « Le potentiel subversif du rapport des femmes au travail ». Les auteures partent de la notion d’émancipation « Par ce terme, nous entendons non pas le renversement ou l’abolition des rapports sociaux de sexe mais le mouvement par lequel le rapport de forces entre les classes de sexe peut être déstabilisé, les enjeux reconfigurés. Ce mouvement est nécessairement collectif, il tend vers le renversement de toutes les formes de domination, mais il n’est pas ce renversement ».

D’où la question « qu’est-ce qui est subversif ou émancipateur ? » et une réponse à chercher, non dans le travail lui-même « mais dans le rapport particulier que les femmes entretiennent au travail en raison des positions qu’elles occupent dans la division sexuelle du travail ».

Leur texte se divise en trois parties « Le potentiel subversif (la théorie) », « Le potentiel subversif (la démonstration empirique) » et « Du potentiel subversif à l’émancipation »

Ce texte me semble très important tant par sa méthode que par ses analyses. Ne pouvant le résumer, je choisis deux autres citations, en espérant qu’elles serviront d’entrée à des lectures multiples :

  • « Il est indispensable de repasser par une conceptualisation du travail, c’est-à-dire d’une part de différencier les niveaux activité, emploi, travail salarié, et d’autre part d’intégrer le travail domestique dans la conceptualisation sociologique du travail et, par suite, dans l’interrogation de la société salariale ».

  • « S’il y a bien domination, oppression et exploitation, il s’agit de prendre au sérieux ce que les femmes disent de leur travail, de les considérer comme sujet probable de résistances au travail et non seulement comme objet d’analyse pour penser l’aliénation au travail : les conditions de leur situation sont aussi celles de l’émancipation ».

Pour compléter voir la récente réédition des textes de Danièle Kergoat, Se battre disent-elles…. (La dispute,legenredumonde) Travailleuse n’est pas le féminin de travailleur

J’ai, de plus, particulièrement apprécié l’article de Céline Bessière : «  »Travailler à l’extérieur » : des implications ambivalentes pour les compagnes d’agriculteurs » dont je reproduis la dernière phrase « … ce que peut montrer la sociologie, c’est que les conditions d’émancipation des compagnes d’agriculteurs se jouent dans les conditions d’emploi des femmes sur le marché du travail salarié, dans la capacité des femmes et des hommes à davantage partager les charges domestiques, et dans les politiques publiques de prise en charge de la petite enfance ».

A cela, je voudrais ajouter les conditions d’acquisition de la nationalité française. De « vieux » agriculteurs seuls, n’hésitent pas à rechercher des compagnes (pour mariage), beaucoup plus jeunes qu’eux, en Europe de l’est. Les conditions d’accès à la nationalité exigent, aujourd’hui, une durée du mariage, rendant ces femmes corvéables à merci, ne pouvant quitter leur mari sans risquer de se trouver dans une situation administrative permettant l’expulsion. Les pouvoirs publics favorisent ainsi à la fois une forme de prostitution et l’exploitation de travail gratuit…

Sommaire :

Grand angle

Élise Lemercier : Travail et femmes migrantes: invisibilisation des qualifications, utilité sociale et parcours d’émancipation

Caroline Ibos : Les « nounous » africaines et leurs employeurs : une grammaire du mépris social 

Irène Jonas, Djaouida Séhili : Les nouvelles images d’Épinal: émancipation ou aliénation féminines? 

Céline Bessière : «Travailler à l’extérieur» : des implications ambivalentes pour les compagnes d’agriculteurs

Champ libre

Laetitia Carreras : Travailleuses domestiques « sans papier» en Suisse: comment s’en sortir, rester et résister?

Laetitia Dechaufour : Introduction au féminisme postcolonial 

Parcours

Magdalena Rosende, Patricia Roux : De la sociologie du travail aux Études Genre. Un hommage à Françoise Messant 

Comptes rendus

Séverine Rey : Nicole-Claude Mathieu (dir.): Une maison sans fille est une maison morte

Collectifs

Élodie de Weck : Comité de Mujeres de Inzá: la difficile conciliation entre la lutte pour l’émancipation féminine et celle pour l’autonomie paysanne 

Pétition contre Michel Dubec, le psy qui légitime le viol 

Joy Charnley : «Women in…» 

Des analyses importantes sur le travail comme production du vivre et sur les procès d’émancipation.

Nouvelles questions féministes : L’ambivalence du travail : entre exploitation et émancipation

Vol 27, N°2 / 2008

Editions Antipodes, Lausanne 2008, 152 pages

Didier Epsztajn

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