Travailleuse n’est pas le féminin de travailleur

C’est une belle idée de regrouper et donc de rendre à nouveau disponibles ces textes publiés essentiellement dans des revues.

Je ne parlerais que de l’introduction de l’auteure.

« Du fait de mon sexe, de ma génération et de mon origine de classe, je me suis trouvée au croisement de quatre mouvements sociaux qui ont orienté mon itinéraire personnel, politique et théorique : le mouvement ouvrier, le mouvement de libération de l’Algérie, les événements de Mai 1968 et le mouvement de libération des femmes ». Que le livre commence par une « situation » de l’auteure me semble important. Je regrette que d’autres se dispensent de cette démarche, parlant souvent, du haut de leur position institutionnelle, développant une conception « neutralisante » (bannissant le « politique », au sens le plus large et diversifié du terme) des études, des analyses, des recherches scientifico-sociales.

Deuxième élément, la révolte, révolte contre les rapports de classe, de sexe et de « race » « Mais qui dit révolte dit nécessité de comprendre les ressorts et les mécanismes des systèmes de domination ».

Troisième élément, l’interpellation : « Dans mon cas, c’est la capacité qu’ont les hommes et les femmes, même dans des situations d’extrême domination, de se battre et de s’opposer ».

Danielle Kergoat termine ainsi le début de son introduction : « Plaider pour la nécessité sans cesse renouvelée de débusquer les blocages qui empêchent l’émergence de collectifs, de rendre visibles les résistances et les révoltes là où elles pourraient passer inaperçues, et de mettre en valeur des expériences qui bousculent l’ordre imposé des choses, tel est l’objectif de cet ouvrage. »

L’auteure traite « Une classe ouvrière hétérogène et sexuée », « Un parcours individuel et collectif », « Une sociologie féministe et matérialiste », « Réaffirmer la centralité du travail » et « Présentation du parcours de l’ouvrage ».

Elle souligne la nécessité qu’il y a eu de repenser le travail, de prendre en compte « qu’une énorme masse de travail, le travail domestique, est effectuée gratuitement par les femmes, que ce travail est invisible, qu’il est réalisé non pas pour soi mais pour d’autres et toujours au nom de la nature, de l’amour ou du devoir naturel ». Car le travail domestique est un bien un travail. Il n’est pas possible de simplement procéder à une simple addition (travail professionnel + travail domestique) ou « Plus exactement : en opérant cette addition, nous sous sommes très vite rendu-compte que le costume  »travail », taillé sur mesure par et pour les doxas économicistes, craquait aux entournures ». Prenant en compte la reproduction, travail approprié par les hommes (« L’appropriation des femmes s’étend à leur force de travail productive et reproductive »), une nouvelle définition s’imposait : la  »production du vivre » soit « travailler, c’est se transformer soi-même et transformer la société et la nature ».

Par ailleurs, l’analyse des inégalités, de l’asymétrie entre les hommes et les femmes, des blocages, non idéologiques mais bien matériels, obligèrent à dépasser la catégorisation, hommes/femmes, pour parler de rapport social, transversal, historicisable « qu’il s’agissait d’un rapport de pouvoir, d’un rapport antagonique où chaque catégorie n’existe que dans son rapport à l’autre ». Rapport social de sexe.

Reste à explorer le chemin de l’articulation des rapports sociaux, leur consubstantialité, leur coextensivité.

Danile Kergoat traite particulièrement, dans son introduction et dans la majorité des textes, de la centralité du travail et de l’appartenance au collectif « qui peut faire levier sur le rapport social et donne la puissance d’agir ».

Je termine sur l’introduction par une longue citation, qui me semble bien décrire les objets de ces travaux.

« Pour ma part, je me suis donc efforcée :

  • de rappeler constamment (et de démontrer la centralité du travail pour penser les rapports sociaux de classe, de sexe et de race ;

  • de démontrer que ces rapports sociaux exploitent, dominent et oppriment ;

  • d’établir que cette formalisation permet d’appréhender la réalité sociale dans son historicité, tout à la fois objectivée et subjectivée ;

  • de prouver que ces rapports sociaux sont consubstantiels : il y a entrecroisement dynamique complexe de l’ensemble des rapports sociaux ; et coextensifs : en se déployant, les rapports sociaux de classe, de genre, de race, se reproduisent et se coproduisent mutuellement. Le genre construit la classe et la race, la race construit la classe et le genre, la classe construit le genre et la race.

Le fait que les rapports sociaux forment système n’exclut certes pas les contradictions entre eux. Il n’y a pas de régulation circulaire, c’est la métaphore de la spirale qu’il faudrait au contraire utiliser pour rendre compte du fait que la réalité ne se referme pas sur elle-même. »

Première partie – Penser les dominations

I. 1. Les verrous de la domination

1. Ouvriers = ouvrières ? Propositions pour une articulation théorique de deux variables : sexe et classe sociale

2. Production et reproduction. Les jeunes travailleuses, le salariat et la famille

3. Plaidoyer pour une sociologie des rapports sociaux. De l’analyse critique des catégories dominantes à la mise en place d’une nouvelle conceptualisation

I. 2. Construire le cadre d’analyse

4. À propos des rapports sociaux de sexe

5. Les paradigmes sociologiques à l’épreuve des catégories de sexe : quel renouvellement de

l’épistémologie du travail ?

6. Dynamique et consubstantialité des rapports sociaux

Deuxième partie – Penser le travail

II.1. Le travail a deux sexes

7. Les femmes et le travail à temps partiel Une relation multiforme et complexe au temps travaillé

8. Le métier Note de travail.

9. Les absentes de l’histoire

II. 2. Division du travail et rapports sociaux de sexe

10. La division du travail entre les sexes

11. Division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe

12. Rapports sociaux et division du travail entre les sexes

Troisième partie – Penser l’émancipation

III.1. La construction d’un espace de liberté par les acteurs sociaux

13. Individu, groupe, collectif : quelques éléments de réflexion

14. Le syllogisme de la constitution du sujet sexué féminin. Le cas des ouvrières spécialisées

15. Le potentiel subversif du rapport des femmes au travail

III.2. La puissance d’agir

16. L’infirmière coordonnée

17. Réflexion sur les conditions de l’exercice du pouvoir par des femmes dans la conduite des luttes. Le cas de la Coordination infirmière

Une sociologie à la croisée de trois mouvements sociaux. Entretien réalisé par Armelle Testenoire

J’ai particulièrement apprécié de (re)lire les textes sur la Coordination infirmière.

Lire ou relire ces textes, permet aussi de comprendre les élargissements, les écarts, les croisements, dans le temps, nécessaires et induits par les études précédentes. « Il ne faut donc pas partir d’une position de surplomb, il faut aller voir les réalités des pratiques qui sont toujours compliquées, ambiguës, contradictoires, ambivalentes… et comme telles intègrent la complexité créée par l’imbrication des rapports sociaux »

Un livre essentiel pour déconstruire les rapports de domination et d’exploitation, réfléchir sur le travail, comme production de la société, redonner place aux actions des femmes et à leur potentiel subversif.

« Pour s’émanciper, les femmes doivent combattre l’oppression et l’exploitation, celles qu’elles partagent avec les hommes, mais aussi celles qu’elles subissent de façon spécifique, dans le travail salarié et dans le travail domestique. Or ces deux derniers sont liés, ainsi que les rapports de domination qui leur sont afférents. »

Danielle Kergoat : Se battre disent-elles…

La dispute, legenredumonde, Paris 2012, 355 pages, 22 euros

Didier Epsztajn

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