Quand les lumières s’éteignent, Erika Mann

Les Allemands sont dans la gueule du loup nazi. Erika Mann propose à un lecteur étranger de comprendre certain des mécanismes insidieux d’un système totalitaire en observant le destin d’une ville et de quelques habitants. Bienvenue dans notre ville, Welcome, willkommen… .

Erika Mann: fille de Thomas, Nobel de littérature en 1929 et de Katia, nièce d’Heinrich, sœur de Klaus, Golo, Monika, Elisabeth, Michael, épouse (mariage blanc) du poète W. H. Auden, etc. L’histoire de la famille Mann se confond avec l’histoire de l’Allemagne de la première partie du vingtième siècle. Père et oncle ont régné sur le monde de la littérature pour le premier et des idées pour le second. L’aîné, Heinrich, critique de la société wilhelminienne, pacifiste, soutien de Weimar ; le cadet, plus conservateur mais tous deux exilés dès l’accession des nazis au pouvoir, avant même l’incendie du Reichstag sur l’insistance de Klaus et Erika dont les talents multiples de publicistes, cabarettistes, éditeurs furent éclipsés par l’ombre tutélaire de la génération des pères dans l’Allemagne des années vingt. La catastrophe de 1933 réorienta leur vie intellectuelle. L’engagement dont ils firent preuve, ensemble et séparément, leur permit d’exister dans le monde des exilés de langue allemande jetés sur les routes européennes mais pas de trouver l’émancipation littéraire à laquelle ils accèdent seulement depuis une petite trentaine d’années et le début de la republication de leurs ouvrages. Leur postérité littéraire et intellectuelle est enfin désormais séparée.

Survivre en exil

Erika et Klaus Mann, aussi indésirables que les personnages de Welcome in Vienna, la trilogie cinématographique d’Axel Corti d’après les souvenirs de Georg Stefan Troller, dont ils partagèrent l’errance et les vicissitudes à des degrés divers au même titre que leur oncle Heinrich, que Lion Feuchtwanger, Joseph Roth, Alfred Döblin, Anna Seghers, Soma Morgenstern, Siegfried Kracauer, Franz Werfel, Kurt Weill, Ernst Bloch, Hannah Arendt, etc. etc. – Quelle est longue la liste de ceux qui perdirent leur langue et leur public sur les routes de l’exil, de Zurich, Vienne, Prague, Marseille ou Lisbonne avant de rallier les métropoles du nouveau monde au sortir des camps d’internement français et grâce à leur rencontre avec Varian Fry pour bon nombre d’entre eux ! La liste de ceux qui mirent fin à leur vie parce qu’ils la perdaient en fuyant est aussi longue : Walter Benjamin, Ernst Toller, Ernst Weiss, Stefan Zweig, etc. D’ailleurs, force est de constater qu’ils furent rarement traités en exilés mais plutôt en émigrés sans visa et sans papiers.

Écrit en allemand, la traduction française aujourd’hui disponible de Quand les lumières s’éteignent a été établie à partir des traductions américaine et espagnole. Le texte original est perdu, si bien que la publication en allemand est une retraduction de l’anglais, dernier avatar pour une écrivaine chassée de son pays et de sa langue. Erika et Klaus Mann, globe trotter de l’exil restèrent animés de la passion de témoigner, d’agir et de vivre même si pour Klaus, le voyage de retour sera impossible à accomplir faute de trouver une place dans l’Europe de l’après guerre comme à peu près tous les auteurs exilés. Il se suicide en France en 1949.

Erika Mann donc devient conférencière et journaliste aux États-Unis puis pour la BBC afin de témoigner des dangers du totalitarisme en Allemagne et faire œuvre de pédagogie auprès d’un public étranger. Comment convaincre des lecteurs qui ne sont ni familiers de l’Allemagne ni familiers des nazis que le régime hitlérien pollue tout acte de la vie quotidienne allemande et s’insinue dans la raison de chacun jusqu’à la défigurer ? Quand les lumières s’éteignent (1) est une œuvre engagée à la simplicité efficace mais aussi et surtout une œuvre littéraire qui a l’ambition de faire comprendre un enchaînement d’événements politiques dans un environnement social et psychologique propre à l’Allemagne. Erika Mann a très certainement réussi son ambition au vu des insultes que la presse nazie a proféré à son encontre, la traitant de « catin politique » […] qui a le droit de dire « père » à Thomas Mann, autrefois grande figure littéraire au caractère de crapule» selon les termes du Völkischer Beobachter (2). Insulter la fille pour toucher le père.

« Histoires vraies du troisième Reich »

Quand les lumières s’éteignent est une succession de dix récits autonomes qui relèvent chacun du documentaire fiction. Les personnages apparaissent et disparaissent: le fils, le médecin, le jeune paysan, l’industriel se croisent d’une histoire l’autre. Des personnages peuvent se rencontrer, se rapprocher puis se séparer. Des individus émergent épisodiquement sans avoir leur histoire à eux. L’unité de lieu est la règle de même que le ton ironique de la narratrice transformée en oreille, œil et conscience d’une Allemagne minée par le national socialisme.

Dans le premier récit intitulé « Notre ville », le lecteur n’en saura guère plus sur cette ville-patrie, Erika Mann plante le décor. Un visiteur étranger se promène le nez au vent dans les rues : “La vie dans notre ville suivait son cours. La vieille place du marché aux maisons colorées encerclant la statue équestre n’avait pas changé au cours des siècles. Au visiteur de passage s’offrait un tableau paisible et envoûtant. […]” Il observe la cité et ceux qui y vivent. La raison des habitants est abolie soit parce qu’ils sont engagés au côté du régime nazi pour en percevoir les dividendes soit parce qu’ils en sont les victimes désignées soit encore parce qu’ils en deviennent des victimes, par ricochet : l’auteur volkisch, le chef local de la Gestapo, le jeune couple catholique, le commerçant Hannes Schweiger font partie de cette catégorie moins par un retour moral se produisant en eux que parce que le régime lamine ses soutiens, ces « bons nazis ». Impossible de plaisanter, de mettre quelques sous de côté, d’écrire la moindre bluette sans qu’un collègue, un voisin, un parent n’y démasque une attaque contre le führer valant prison, coups et camp.

Dans cette infernale surveillance des consciences, le blockwart joue un rôle fondamental. Concierge politique d’un îlot d’immeuble, il espionne, rapporte et rançonne les habitants, premier maillon dans la chaîne de l’asservissement. Le commerçant mis en faillite par la volonté de l’État n’a plus d’autre solution que de brûler son livre de comptes falsifié afin qu’il ne tombe pas aux mains de ce garde chiourme. Dans l’Allemagne hitlérienne, tous les livres brûlent. Hannes Schweiger réfléchit à sa situation. Il a approuvé le nouveau régime et se trouve aujourd’hui acculé à la ruine. « Je ne suis pas juif, murmura-t-il et il sursauta lorsque ses lèvres effleurèrent son poignet, et je ne suis pas non plus communiste, ni traître à ma patrie, et pourtant on veut m’anéantir. Pourquoi ? »

Ce n’est pas lui qui répondit, mais sa raison, au travail derrière son front : parce que la rationalisation de l’industrie allemande, conduite sur le schéma du réarmement national n’évalue les branches de l’industrie que selon leur valeur militaire, et parce que toutes ces branches de l’industrie, qui ne servent ni la militarisation du pays, ni l’entière autarcie économique, doivent être éliminées sans pitié. »

Rarement un auteur aura su mettre en exergue la bêtise et la peur qui minent une société totalitaire avec une telle simplicité de langage. Ses dix récits ne relèvent pas d’une contre propagande grossière ; pas de laisser-aller schématique expliquant l’Allemagne nazie à travers une grille sociologique et politique mais au contraire, une plume ironique jusqu’à l’étouffement qui met le doigt sur l’opportunisme, le carriérisme, la mollesse de celui qui s’interroge par moments puis chasse ses interrogations qui pourraient l’obliger à réagir. L’industriel Huber est de cette catégorie : « Herr Alfred Huber, l’industriel, était un citoyen typique de notre ville. Les autres étaient comme lui : déprimés et désorientés […]. C’est le destin pensaient-ils, notre destin, le destin de l’Allemagne. Ce n’est qu’en de rares moments de lucidité effrayante qu’ils se posaient des questions, et de leurs réponses, tout dépendait. Pourquoi se demandaient-ils alors, pourquoi suivons-nous avec une obéissance aveugle un destin nommé Adolphe Hitler ? Pourquoi obéissons-nous ? Mais comme aucune réponse ne venait, ils continuaient – pour l’instant – d’obéir ». Et ceux dont la conscience se rebelle : le jeune paysan, le pasteur, le matelot crèvent sous la botte ou en réchappent de justesse. C’est ainsi que les lumières s’éteignent sur l’Allemagne, la plongeant dans le noir profond de la nuit totalitaire.

Marie-Agnès Combesque (7/07/2012)

Notes

1. Erika Mann, Quand les lumières s’éteignent, traduit de l’allemand et préfacé par Danielle Risterucci-Roudnicky, postface d’Irmela von der Lühe, Grasset, Paris, 2011.

2. Völkischer Beobachter du 8 octobre 1940. Citation extraite de la postface d’Irmela von der Lühe, p. 345. Le Völkischer Beobachter était le quotidien du parti nazi.

2 réponses à “Quand les lumières s’éteignent, Erika Mann

  1. C’est toute la famille qu’il faut lire car elle respire l’intelligence et l’érudition! Mais, Erika et Klaus sont certainement ceux avec qui nous pouvons avoir le plus grand nombre de correspondances politiques aujourd’hui.

  2. Merci de cet instant de lumière de la réflexion ! Ca donne envie de découvrir Erika Mann…

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