« Les hommes gardent le plus jalousement possible le pouvoir politique »

Avec l’autorisation de Syvie Duverger, « Féministes en tous genres, entretiens et articles sur le genre et les sexualités » reproduction ci-dessous de son article publié sur http://feministesentousgenres.blogs.nouvelobs.com.

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Avec l’aimable autorisation des éditions Gallimard, nous reproduirons dans les notes suivantes «Une démocratie exclusive», que Geneviève Fraisse écrit au printemps 1997, tandis que s’intensifie la mobilisation en faveur de la démocratie paritaire. La féministe chercheuse, philosophe et historienne, rédige cet article environ six mois avant qu’elle ne soit nommée déléguée interministérielle aux Droits des femmes. Dans le cadre de ses fonctions, elle se saisira du dossier de la parité à bras le corps, mais sans que lui soit confié le pouvoir requis en pareille épineuse matière.

Quinze ans plus tard, où en sommes-nous, dans les faits, de la parité ? Certes, vient d’être nommé le premier Gouvernement de la Ve République qui soit du moins doté d’une façade paritaire. La France est dorénavant le deuxième pays européen en termes de parité ministérielle, mais le Sénat, à gauche depuis 2011, ne compte encore que 22, 1 % de sénatrices et dans l’Assemblée nationale sortante ne siégeaient que 18,5 % de députées. Il paraît très probable que l’Assemblée que nous nous apprêtons à élire ne comptera pas plus de 30 % de femmes – si elles atteignent ce pourcentage, il faudra considérer que c’est une victoire. Car, comme le souligne Mariette Sineau, elle aussi spécialiste de cette question, pour la première fois depuis la promulgation de la loi sur la parité, en 2000, le nombre des candidates régresse : « Selon les chiffres du ministère de l’Intérieur, les femmes sont 40 % à briguer un siège de député, alors qu’elles étaient 41,6% en 2007 » (Le plus Nouvel Observateur, 5 juin 2012).

« Les hommes gardent le plus jalousement possible le pouvoir politique », constate Geneviève Fraisse dans Muse de la raison (p. 322) : le sexisme, subtil ou débridé, des commentaires entendus et lus ici ou là au sujet de la parité a amplement témoigné de la mauvaise volonté qu’ils continuent de mettre à se délester de leurs privilèges (http://leilaajig.com/2012/05/29/le-sexisme-ordinaire-selo…).

Songeons ne serait-ce qu’aux incohérences aussi grossières qu’assumées de Jean-François Copé. En octobre 2009, il se disait « indigné » de constater que nous stagnions dans le combat pour l’égalité entre hommes et femmes, il se faisait l’ardent défenseur d’une loi qui, votée le 13 janvier 2011, finira par ne poursuivre qu’un objectif mathématiquement non paritaire à atteindre en janvier 2017 : 40 % de femmes dans les conseils d’administration des entreprises et des établissements publics (universités exclues). Ce même Jean-François Copé qui déclarait à cette occasion que « l’exemple viendra d’en haut », s’est contenté, le 21 mai dernier, de plaider coupable « avec regret » en tant que secrétaire général de l’UMP alors que son parti ne présente que 25, 7 % de candidates aux législatives. Sa plaidoirie vaut son pesant d’impensé sexiste avoué : « C’est un arbitrage que nous avons eu à rendre et qui était difficile dès lors que nous avions 317 députés sortants et qu’une bonne part d’entre eux se représentent ». Autrement dit, il est inconcevable de frustrer des hommes qui sont pourtant désireux de conserver le pouvoir au détriment du principe démocratique du partage du pouvoir avec leurs égales. Sous-entendu : le désir de pouvoir des premiers est plus légitime que celui des secondes, vouées à seconder les premiers aussi longtemps que la parité ne sera pas purement et simplement obligatoire plutôt que seulement incitative.

Le Sénat est passé de 5,6 % d’élues en 1998 à 10,6 % en 2001. En 2011, son taux de féminisation est de 22, 1 % ; il est donc plus élevé que celui de l’Assemblée nationale, qui est alors de 18, 5 %. Mais le taux de féminisation du Sénat en 2011 est quasiment identique à celui de 2008, qui était de 21,9%. En 2004, il y avait 16,9% de sénatrices et 12,3% de députées. L’on constate donc une très légère avancée paritaire.

Rappelons que les 577 députéEs qui composent l’Assemblée nationale sont éluEs au suffrage universel direct, dans le cadre d’un scrutin uninominal, pour un mandat de cinq ans, tandis que les 346 sénatrices et sénateurs sont éluEs pour 6 ans au suffrage indirect dans le cadre du département ; il s’agit d’un scrutin de liste, ce qui explique qu’il y ait un pourcentage plus élevé de sénatrices que de députées ; tous les trois ans, la moitié des sièges sénatoriaux est renouvelée.

La France est à ce jour au  69e rang mondial en termes de  parité parlementaire, et au 17e rang européen (sur 27)… Si depuis la nomination du Gouvernement Ayrault, l’Observatoire de la parité a calculé qu’il y avait désormais 48,6 % de femmes au gouvernement, il faut en conclure que Geneviève Fraisse a décidément vu juste lorsqu’elle observe dans « Une démocratie exclusive » que les Français sont plus réticents encore à élire une femme qu’à reconnaître que certaines femmes exceptionnelles peuvent se voir confier par un homme – le Président, le Premier ministre… – la noble tâche de participer au Gouvernement de la nation. Élire une femme suppose de la concevoir comme pouvant les représenter, donc comme un être humain à part entière – une semblable, une soeur, ce que le politique d’aujourd’hui ne semble pas plus prêt à admettre que le poète d’hier.

Étant donné cette auto- et cooptation fratriarcale qui continue de se pratiquer en tout lieu de pouvoir, il est temps, non seulement de nous souvenir de la provenance d’un principe paritaire inscrit dans la Constitution le 8 juillet 1999, mais de poursuivre l’enquête en amont, en lisant ou en relisant Geneviève Fraisse. Car il est devenu avec évidence urgent de comprendre pourquoi ce si juste principe est si peu suivi d’effets.

D’où et comment la domination masculine résiste et persiste-t-elle en France ? Telles sont les questions auxquelles « Une démocratie exclusive » fournit des réponses qui toutes persuadent que l’égalité ne se fabrique pas sans contraintes (G. Fraisse, La fabrique du féminisme, Le Passager clandestin, 2012, p. 170).

« Une intellectuelle engagée dans la cité »

En novembre 1997, contre toute attente, Geneviève Fraisse se voit proposer la fonction de déléguée interministérielle aux Droits des femmes. Après hésitation – il faut délaisser les bibliothèques – en tant qu’ « intellectuelle engagée dans la cité », elle accepte de faire son « service politique » (La Fabrique du féminisme, p. 143, p. 352), somme toute, par souci de cohérence.

Cette nomination la surprend en pleine recherche : en 1989, avait paruMuse de la raison, Démocratie et exclusion des femmes en France ; en 1998, paraîtra Les femmes et leur histoire. L’ouvrage s’achève par « Une démocratie exclusive », extrait du numéro 82 de la revue Pouvoirs intituléFemmes en politique, où figurent aussi, entre autres, de Mariette Sineau, « Les femmes politiques sous la cinquième République à la recherche d’une légitimité électorale » et de Françoise Gaspard, « La parité, pourquoi pas ? ». Françoise Gaspard dont il ne faut pas oublier qu’elle a été l’une de celles qui ont formulé, dès 1992, l’impérieuse nécessité de la parité, pour que les femmes entrent enfin dans l’universel, et la tête la première, en quelque sorte. Enfin, en 2000 – Geneviève Fraisse est remerciée en novembre 1998 (La Fabrique du féminisme, pp.136-144)–, paraissent Les deux gouvernements : la famille et la cité.

Rousseau subversif ou Rousseau fautif ?

Muse de la raisonLes femmes et leur histoire et Les deux gouvernements pensent à la croisée de l’histoire et de la philosophie : l’histoire de la démocratie est on ne peut plus étroitement liée à celle de la philosophie. Ces ouvrages éclairent et méditent les stratégies à la fois discursives et politiques déployées par les hommes pour dénier, en droits et en faits, que les femmes sont leurs égales, depuis la Révolution française et la mise à mort d’Olympe de Gouges, auteure de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne et écrivaine bien davantage, à son gré, que demi-mondaine (La fabrique du féminisme, p. 252-255).

Parmi ces stratèges opiniâtres à défendre leurs privilèges, seulEs s’étonneront de trouver Rousseau ceux et celles qui sont passéEs maîtres et maîtresses dans l’art paradoxal de ne pas savoir ou de ne pas vouloir lire.

Rousseau, dont le tricentenaire est aujourd’hui fêté, faisait référence révolutionnaire. Dans le hors-série que lui consacre Le Monde, la dédicace de Robespierre « aux mânes de Jean-Jacques Rousseau » rend hommage à l’« éloquence mâle et probe » du « précepteur du genre humain » (p. 94).Or cette éloquence « mâle » est bel et bien phallocratique et « le précepteur du genre humain » estime d’ailleurs nécessaire de n’instruire les femmes que de leur devoir de plaire à leur seul époux. Rien de plus symptomatique, donc, que Rousseau continue d’être qualifié de « subversif » –  c’est le titre même du hors-série du Monde qui a paru le mois dernier. Car Rousseau s’est employé à légitimer la subordination des femmes, leur renfermement au sein du foyer et leur dévouement au bonheur… des autres !

Mais il semble que seule Geneviève Fraisse ose ici et aujourd’hui la dissonance : Rousseau, rappelle-t-elle, dans cet hors-série bien peu féministe-friendly, estimait que « le pouvoir ne se partage pas entre les sexes » et que « l’égalité des sexes dans la famille est un sérieux danger ». Contre un tel danger – celui du partage des droits et des devoirs -, il entendait prémunir en refusant aux femmes toute possibilité de se gouverner elles-mêmes – relisez le Livre V de l’Émile : il fait d’elles les otages du qu’en dira-t-on. Comment pourraient-elles gouverner et représenter les citoyens dont il semble qu’il faille que d’une façon ou d’une autre elles soient les proies et les servantes ?

Soit dit en passant, le détour par le mot valise anglophile « féministe-friendly » n’a rien de hasardeux : si en France, il n’y a guère que Sarah Kofman et Geneviève Fraisse pour avoir épinglé les contradictions de Rousseau, bien des travaux anglophones éviteraient aux Français de s’enfumer aux encensements compulsifs. Au premier chef ceux que Susan Moller Okin a rassemblés dans Women in Modern Political Thought(Princeton University Press, 1979).

Mais en attendant que ces travaux soient traduits, l’on lira avec fruit « Une démocratie exclusive », car Rousseau est partie prenante et pensante de cette démocratie qui écarte implicitement les femmes d’accéder des instances de pouvoir davantage qu’elle leur interdit explicitement d’y prendre part – comme si la question du partage deupouvoir ne se posait même pas.

Or, faut-il le rappeler ?, de la démocratie exclusive, nous ne sommes pas tout à fait sortiEs, car si nous avons posé la question du partage du pouvoir de façon claire, force est de constater, que «l’article 4 de la Constitution, engageant les partis politiques à contribuer à la mise en œuvre de l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats politiques, n’a pas conduit à changer les pratiques en profondeur. » (Observatoire de la parité, Les modes de scrutin et la parité entre les hommes et les femmes, septembre 2011). Qui doute encore que Vincent Giret n’ait raison lorsqu’il conclut que « seul un volontarisme effréné et persistant dans la durée permettra un jour à la France de réussir cette révolution qu’elle se refuse encore à accomplir » (Libération, 30 mai 2011) ? Aucune des lectrices ni des lecteurs d’ « Une démocratie exclusive », que nous republions dans les notes suivantes,  et de La Fabrique du féminisme, qui a paru en mars dernier.

 Sylvie Duverger  feministesentousgenres.blogs.nouvelobs.com/archive

Une lecture à compléter de :

La démocratie exclusive : un paradigme français (2)

La démocratie exclusive : un paradigme français (3)

« La démocratie exclusive : un paradigme français » (4)

Autre note de lecture

La surdité commune à l’égard du féminisme est comme une « ritournelle »

Une réponse à “« Les hommes gardent le plus jalousement possible le pouvoir politique »

  1. « Olympe de Gouges, auteure de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne et écrivaine bien davantage, à son gré, que demi-mondaine »
    Je note cette attention délicate, Merci 😉

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