Le piano dans le jazz, deuxième partie

Les obédiences se mêlent chez les pianistes de notre temps. Celle d’Ahmad Jamal, celle de son trio avec Crosby et Fournier, comme celle de Bill Evans et de son trio lui aussi mythique, Scott LaFaro, Paul Motian et de quelques autres. Ces influences se retrouvent chez Keith Jarrett notamment mêlées à celle de Paul Bley, pianiste trop oublié caché par la masse imposante de Jarrett.

Enrico Pieranunzi a su se libérer de toutes ces références pour en conserver la mémoire. Bill Evans n’est jamais loin mais en même temps il le transcende pour construire une musique adéquate à notre monde qui se veut « moderne » et ne sait que regarder vers un passé dépassé qu’il faudrait outrepasser. Avec son nouveau trio, Scott Colley contrebasse et Antonio Sanchez, batterie, il flirte avec les rythmes binaires et afro cubains proches quelque fois de toutes les musiques entendues ici ou là pour, brusquement, accélérer et s’en détacher pour essayer de construire de nouvelles voies. Une musique nerveuse qui dit aussi son rattachement à l’opéra, au bel canto à l’afro-cubanisme ou même au hip-hop dans sa capacité à réaliser une performance. La musique tend à être collage et informelle. Il n’empêche, celle de Pieranunzi exerce une très forte emprise sur l’auditeur. Il ne se refuse aucune ambiance, terme qui convient le mieux à ces compositions originales. Un laboratoire pour construire de nouveaux alliages, de nouvelles alliances. « Permutation » est un titre qui ne tient rien du hasard. Une sorte de manifeste.

Enrico Pieranunzi : Permutation, CamJazz distribué par Harmonia Mundi.

Edward Simon, né au Venezuela, enseigne à New York, a les mêmes maîtres que Pieranunzi mâtiné de ces rythmes venus de l’école de piano de La Havane. Pour cet album réalisé à New York pour un label italien, il a choisi de rendre hommage à un compositeur italien de musique de films, Fiorenzo Carpi. « A master’s diary », journal d’un maître se veut hommage, mais hommage vivant pour bousculer la tradition. Edward Simon réinvente les ambiances, l’histoire, le scénario réécrivant avec ses mémoires les thèmes du compositeur. Il est difficile d’en dire davantage. Je n’ai pas vu les films dont il triture la musique. Avec Scott Colley à la contrebasse (incontournable) et Clarence Penn à la batterie qui fait la preuve de sa virtuosité et de son goût pour tous les rythmes, il construit un monde spécifique. J’ai souvent été déçu par ses albums qui faisaient la preuve d’idées intelligentes mais d’une réalisation qui laissait une sensation d’inachevé. Beaucoup de projets habitent ce pianiste qui sait diversifier ses collaborations et ses implications mais qui paie quelque fois le prix de cet éparpillement. Là, une sorte de grâce l’habite. Une réussite. Le trio fonctionne pour permettre à cette musique de circuler, de s’infiltrer, de s’imposer.

Edward Simon, Scott Colley, Clarence Penn : A master’s diary, CamJazz, distribué par Harmonia Mundi.

Leïla Olivesi, à son tour essaie de sublimer ses influences qui sont à rechercher du côté de Dollar Brand (Abdullah Ibrahim) et d’une Afrique rêvée comme d’une Égypte antique ressuscitée à travers les femmes qui ont marqué l’histoire, à commencer par Tiy – qui donne son titre à cet album -, épouse roturière du pharaon Aménophis III ou Néfertiti que l’on confond souvent avec Néfertari, épouse de Akhenaton. Une manière de se construire des folklores imaginaires. L’univers de Wayne Shorter construit une sorte d’unité de tous ces portraits de femmes, portraits démultipliés de notre monde qui ignore trop souvent cette partie – majoritaire – de notre humanité. La maternité n’est pas oubliée avec ce portrait, naïf forcément naïf, de Balkis, l’enfant de tous ces amours. Le trio fonctionne. Yoni Zelnik, contrebassiste déjà entendu aux côtés de Géraldine Laurent est une sorte de roc sur lequel s’appuie batteur – Donald Kontomanou – et pianiste. Le trio s’étend pour devenir quartet ou quintet, avec comme invités Niko Coez à la flûte et aux percussions, Manu Codjia à la guitare et Émile Parisien au saxophone qui fait la preuve de sa capacité à intégrer tous les mondes. Une musique en train de se construire, donc pas toujours convaincante surtout lorsque Keith Jarrett pointe un peu trop son nez et son jeu mais une pianiste qui fera parler d’elle si elle sait se séparer de cette ombre qui empêche son soleil de percer.

Leïla Olivesi : Tiy, Attention Fragile.www.leilaolivesi.com

Nicolas Béniès

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