Capacités de décision et d’action

« En s’appropriant les pouvoirs de faire autre chose, autrement : développer des pratiques autogestionnaires et de coopérations étendues, pour donner un cours nouveau aux activités humaines en vue d’un bien être universel, sécurisé, libéré du passage obligé par la consommation marchande. »

« Ainsi, pour chaque situation, l’accent est mis sur la nécessité de contester la propriété privée et la réflexion ouverte sur le moyen d’assurer un réel pouvoir d’intervention directe des citoyens associés. »

Ces deux phrases de l’introduction me semblent emblématiques des ouvertures et des limites des analyses présentées.

Trois remarques préalables : exposer des pistes pour en finir avec le capitalisme, au delà des discutions sur ces pistes, implique à mes yeux, une (des) analyse(s) du système capitaliste, des hypothèses sur les groupes sociaux pouvant développer des alternatives majoritaires, (« l’émancipation n’est pas un plaisir solitaire » aimait à dire Daniel Bensaïd. Ce point me semble largement négligé par les auteur-e-s) et des formes plausibles de démocratie réelle non excluante (problématique abordée dans l’article de Pierre Zarka).

Les analyses du système capitaliste doivent englober la très grande majorité de ses dimensions (dont la place de la production et l’extorsion de plus-value), l’asymétrie entre pays et régions, autrement dit la notion d’impérialisme), y compris les systèmes antérieurs d’oppression reformulés, restructurés, remodelés comme le système de genre (rapports sociaux de sexe, patriarcat). Aucune proposition, pour être crédible et à vocation majoritaire, ne peut contourner les rapports de classe genrés et racisés, ou subordonner l’une de ses dimensions aux autres en terme de priorité.

Faute d’aller à la racine, les propositions, sans socle, deviennent vite soit impressionnistes soit peu crédibles. C’est, à mes yeux, le cas de l’article de Patrick Darré « Les scops : une appropriation collective qui ne joue pas pleinement son rôle » qui néglige, au moins trois thématiques : l’apprentissage de la gestion (auto-organisation, contrôle et autogestion), la transformation comme moyen de lutte, de modification du rapport de force entre groupes sociaux antagoniques, et la coordination politique des formes locales crées ou développées.

Je n’évoquerais que quelques-uns des articles.

  • Jean-Marie Harribey « Sortir de la crise globale signifierait sortir du capitalisme ». L’auteur insiste sur la place des rapports sociaux « Au nom d’un certain anti-économisme, les catégories de la critique de l’économie politique sont récusées, à tort car la  »théorie de la valeur » n’est pas une théorie économique mais une théorie des rapports sociaux », analyse les positionnements autour de la notion de décroissance, met au centre de sa réflexion la transition « penser la (ou les) transition(s) d’une société inégalitaire, gaspilleuse et prédatrice à une société solidaire, économe et protectrice », et donc sur notre « rapport au temps ».

Sans entrer dans la polémique sur le revenu universel, il souligne que « mais on ne peut l’asseoir sur l’idée que le travail social ne serait plus à l’origine de tout revenu monétaire distribué dans la société » et contre les tentations du capitalisme vert, il nous rappelle que « la nature a une valeur d’usage qui est incommensurable à toute valeur économique ».

Jean-Marie Harribey en conclut « puisque les conceptions de la richesse et de la valeur imposées par le capitalisme sont au cœur même de la crise globale qu’il traverse, les finalités du travail, la répartition des richesses et le mode d’appropriation de la nature sont remis en cause. C’est à cette triple révolution nécessaire que renvoient les propositions de réduction des inégalités, de baisse du temps de travail et de démarchandisation de la société… » et ajoute « le rapport capital/travail continue de structurer le monde mais toutes les formes de domination ne s’y réduisent pas ».

  • Pierre Zarka « Mode de développement et mise en cohérence ».

L’auteur utilise le terme « mode de développement » pour éviter les in-définitions du couple « croissance/décroissance » et regrette que les débats politiques apparaissent souvent « en dehors de tout antagonisme social » ou que « nous avons coutume de nous aligner sur des réponses avant d’être surs d’avoir pris le temps de poser le problème ».

L’auteur trace une perspective : « la société doit devenir la libre association d’hommes et de femmes, libres de toute domination quelle qu’en soit la nature et le caractère » et « La question autogestionnaire revient dans l’actualité, avec cependant le risque, à défaut d’un intellectuel collectif, de mêler inconsciemment débrouillardise et absence d’intervention vers les pouvoirs et la propriété » qui pose le problème des coordinations politiques immédiates et des médiations institutionnelles. Pierre Zarka nous invite a interroger la définition du travail, de la richesse, de la production des rapports sociaux d’émancipation en mettant en avant « la gratuité d’accès » comme autre approche du mode de développement.

Il ne s’agit pas simplement de concevoir un nouveau mode de développement mais aussi d’organiser/produire une société, donc de l’organisation/création de la démocratie « La notion de majorité ne suffit pas résoudre ce que doit être la démocratie. » L’auteur nous propose de prendre leçon dans le mouvement d’émancipation des femmes. A noter que ni lui, ni d’autres n’évoquent les auto-organisations en tant que telles, ni les éventuellement non-mixicités nécessaires à leurs constructions.

  • Gilles Alfonsi « La cause écologique et la cause humaine » met l’accent à la fois sur les biens communs et sur la nécessaire appropriation démocratique des débats sur l’énergie et en particulier l’énergie nucléaire « le nucléaire n’a jamais fait l’objet d’un débat public digne de ce nom ». Il s’agit à la fois d’objectifs écologiques et sociaux mondiaux « au premier rang desquels la lutte contre l’effet de serre et les dérèglements climatiques, et la nécessité de sortir des milliards d’êtres humains du sous développement et de promouvoir l’égalité de tous ».

J’ai de plus été intéressé par deux articles « thématiques », malgré leur caractère très franco ou eurocentré :

  • Christian Vermeulin « Pêche maritime, vers un déclin inexorable », analyse les effets de l’industrialisation, de la taille de bateaux et des filets, de la pêche minotière ou fourragère (pour fabriquer des farines de poissons), de l’impasse de l’aquaculture, etc. A noter, l’absence d’indication sur les droits souverains sur le plateau continental et donc sur les zones de pêche réservées.

  • Philippe Maingault « L’agriculture, secteur sous-évalué dans l’économie de marché » insiste sur la marginalisation de l’agriculture et des agriculteurs/trices, la souveraineté alimentaire, la limitation des intrants, la mutualisation des outils de travail ou les problématiques d’industrialisation du vivant. Sur la PAC, je regrette l’absence de position contre les subventions aux exportations. L’auteur pose les politiques de sanctuarisation des surfaces agricoles et aborde l’accès au foncier, en ce limitant à « soustraire localement certains espaces de la rente foncière », sans faire de propositions plus globales sur la démarchandisation de ce foncier que cela soit par la municipalisation des sols ou autres propositions similaires.

Malgré ses limites, un ouvrage pour débattre de l’émancipation individuelle et collective par la maîtrise sociale de l’ensemble des rapports sociaux.

OMOS : Pistes pour en finir avec le capitalisme

Editions Syllepse, Paris 2012, 150 pages, 7 euros

Didier Epsztajn

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