Derrière le couple, les femmes

Les auteur-e-s du dossier « Les individus font-ils bon ménage ? » s’interrogent, entre autres, sur les évolutions des méthodes statistiques et des nouvelles analyses permises par l’enrichissement des indicateurs : « La période récente reflète la nécessité de tenir compte non seulement des individus in abstracto, mais des relations qui existent entre eux in vivo, précisément dans les ménages où ils vivent. Il s’agit de rendre compte des inégalités au sein des ménages, notamment des inégalités de sexe, de comprendre comment elles se forment, pourquoi elles résistent. »

Les nouveaux outils statistiques peinent cependant à rendre compte de la complexité nouvelle des situations individuelles et familiales. Sans oublier que « Dans ce mouvement, les femmes apparaissent de plus en plus comme le point fixe – de référence ? – des ménages, là où les hommes vivent plus souvent dans des situations floues, transitoires ou fluctuantes. Peu relevée cette asymétrie reste à analyser en tant que telle. »

Si dans un premier temps, les analyses ont porté sur l’assignation des rôles sexuels au sein des ménages et dans un deuxième temps ont été mises en évidence des inégalités de sexe, le troisième temps permet une analyse des rôles sexués au sein des ménages. « Un troisième temps, qui invite à réinscrire les individus au sein des ménages et à comprendre comment s’y forment les inégalités entre hommes et femmes et s’y définissent ou redéfinissent les rôles sexués, nous semble en effet émerger depuis quelques années » indiquent Thomas Amossé et Gaël de Peretti, qui soulignent aussi « les individus comme pluriels, synthèse de multiples rôles sociaux et facette identitaires ».

En indiquant « la déconnexion désormais possible entre le logement, le budget et la famille », les auteurs font ressortir « Se dessine progressivement une statistique où l’entité fondamentale est l’individu dont la position pourra être replacée dans des ménages qui, selon les questions analysées, pourront être définis comme des logements, des familles ou des unités économiques ».

J’ai particulièrement été intéressé par le texte de Danièle Meulders et Sile O’Dorchai « Lorsque seul le ménage compte ». Les auteures reviennent sur l’hypothèse peu interrogée du partage intégral des ressources des ménages « Ce qui est dérangeant est que cette hypothèse de partage intégral des ressources des ménages demeure utilisée dans la plupart des études qui traitent de la pauvreté et dans les indicateurs européens d’inclusion sociale. Dans ces études et dans le suivi des indicateurs, l’hypothèse de mise en commun n’est ni discutée, ni présentée comme une hypothèse par les auteurs. Ils présentent leurs résultats comme s’ils étaient universels, sans indiquer à quel point ils sont sensibles à cette convention implicite, pourtant fondamentale. » Danièle Meulders et Sile O’Dorchai présentent et analysent trois exemples : « Quand la pauvreté des ménages cache celle des femmes », « Quand monsieur et madame se séparent… » et « Travailleurs ou travailleuses pauvres ? ». Elle font ressortir que « La mesure de la pauvreté à un niveau individuel fait apparaître l’ampleur des risques encourus par les femmes : dans tous les pays étudiés, le taux de pauvreté individuel des femmes est nettement plus élevé que leur taux de pauvreté calculé au niveau des ménages. Ensuite, les effets financiers d’une rupture mesurés en termes de variation de revenu individuel indiquent que les revenus des femmes augmentent après la rupture, du fait des transferts dont elles disposeront individuellement. Enfin, en ce qui concerne les travailleurs pauvres, l’utilisation des revenus individuels fait ressortir la situation plus précaire des femmes sur le marché du travail, qui est cachée lorsque l’on mesure la pauvreté au niveau du ménage comme le fait l’union européenne ». Elles concluent sur la nécessité de reconsidérer les systèmes de sécurité sociale « afin de garantir des droits sociaux individuels à tous, indépendamment du sexe et du type de ménage auquel appartiennent les individus ».

Dans une partie Controverse, différent-e-s auteur-e-s interrogent le care sous l’angle « Projet égalitaire ou cache-misère ». J’ai particulièrement apprécié les articles de Sandra Laugier « Le care comme critique et comme féminisme », de Patricia Paperman et Pascale Molinier « L’éthique du care comme pensée de l’égalité » ou celui de Geneviève Cresson « Le care : soin à autrui et objets de controverses » qui nous rappelle, entre autres, que « c’est un travail gratuit ou mal rétribué, peu valorisé symboliquement ou économiquement, dévoreur de temps et d’énergie, qui limite l’autonomie des femmes et leur disponibilité pour d’autres activités ou dimensions de la vie. »

« Dans le domaine du travail et des souffrances qu’il génère, l’éthique du care rappelle que l’important n’est pas ce que disent les savant-e-s, mêmes les mieux intentionné-e-s et mêmes les plus féministes, mais ce qui compte et a du sens pour ceux et celles qui font le travail. »

Outre d’autres textes, dont celui de Florence Jany-Catrice et Dominique Méda « Femmes et richesse : au delà du PIB », le numéro se termine par de multiples notes critiques de lecture.

Travail genre et sociétés : Les individus font-ils bon ménage

N° 26/2011    http://www.tgs.cnrs.fr/

Editions La Découverte, Paris 2011, 270 pages, 25 euros

Didier Epsztajn

Une réponse à “Derrière le couple, les femmes

  1. « travail gratuit ou mal rétribué, peu valorisé symboliquement ou économiquement, dévoreur de temps et d’énergie, qui limite l’autonomie des femmes et leur disponibilité pour d’autres activités ou dimensions de la vie »

    Voilà.
    Et bin ça fait plaisir de lire qu’il y en a qui ont enfin compris.
    Maintenant il faudrait expliquer cette réalité pourtant évidente aux acteurs sociaux chargés du contrôle, je dis bien contrôle et pas aide, des femmes en situation de précarité…
    parce que pour les autres comme pour moi, suite à un divorce (ou pas, d’ailleurs), devoir assurer ,100% du « care » des enfants des animaux domestiques voire des parents âgés, ça limite grandement votre disponibilité professionnelle par exemple.
    Tout ce que vous voudrez tenter à titre d' »épanouissement personnel » (avec 350 paires de guillemets vu le type d’épanouissement que les sales boulots, justement dans le « care », qu’on nous offre si généreusement, permettent) ou à titre de tentative d’avoir de quoi survivre pour ce qui est du professionnel, ou ce que vous pourrez tenter à titre de tentative de vie amoureuse même, ne parlons pas de loisirs, tout ce que vous ferez sur ces plans-là en tant que femme, se fera aux dépens de ceux dont vous avez la charge du « care ».
    Rien de plus rien de moins.

    Et il serait grand temps qu’on ouvre un peu les yeux sur ces situations parce que se coltiner les vieux les malades les gosses les chiens (et les mecs! qui eux, soit dit en passant, en nous transférant tout ce vivant à gérer, peuvent se targuer de s’investir à fond dans leur carrière, ça va c’est pas trop compliqué quand on refile tout le lourd à sa femme ou à son ex-femme voire à sa mère au pire des cas) pour s’entendre dire qu’on n’est qu’une grosse faignasse infoutue capable de s’investir suffisamment dans un travail, à la longue, ça donne des envies de discuter avec les poings, clairement.

    Erhbd, précaire révoltée, parasitée par des ex-maris plus riches que moi qui se dédouanent de toutes les charges vivantes sur mon dos à coups de chèques (mêmes pas suffisants pour augmenter mes ressources, non, là vous rêvez éveillées mesdames, ça c’est dans les divorces de riches, pas chez les pauvres, chez nous on a des pensions alimentaires d’au mieux deux cent euros par gosse je vous mets au défi de les loger habiller nourrir soigner pour ce prix là) et ont tout le temps de faire carrière quand moi je rame à courir les écoles et les clubs de sport même le week-end et ne peux prétendre à aucune fichue mobilité ou disponibilté, ce qui me condamne à quoi? aux superbes métiers du « care », puisque visiblement je suis sur Terre pour ça!

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