Des formes collectives d’innovation et d’invention au cœur du processus historique

Le renouveau des recherches autour de Marx et de marxisme implique non seulement de revenir aux sources et aux textes réellement écrits mais aussi de les contextualiser « toute lecture de Marx ne peut-être qu’une lecture en situation, elle-même impliquée ». Contre les déformations, les lectures sclérosantes de la seconde et de la troisième internationale, il s’agit de (re)trouver la dynamique, la tension vers l’émancipation radicale. « Contre ces caricatures, c’est cette dimension dynamique qu’il importe de restituer, parce qu’elle constitue, finalement, la meilleure voie d’accès à une dialectique créatrice qui, chez Marx, caractérise l’histoire humaine autant que les idées qui en sont partie prenante, les siennes n’échappant pas à la règle. » Il s’agit aussi de confronter certains écrits de Marx aux méthodes de Marx lui-même. Derrière, quelques fois, des formules et des déclarations conjoncturelles, s’interroger sur le sens des analyses et sur leurs modalités d’exposition. « Pour analyser l’argent et le travail, Marx met en œuvre les notions de catégorie simple, de catégorie concrète et de totalité. Dans ces deux cas, la question de l’ordre de l’analyse s’avère aussi cruciale qu’indécidable. Elle est cruciale, parce qu’elle prend en charge le problème du rapport de la pensée à son objet, situé au cœur des préoccupations matérialistes de Marx. Mais elle s’avère tout aussi indécidable : elle indique seulement que les procédures de la connaissance doivent être accordées différemment à la nature de leur objet, selon qu’il est global ou parcellaire, tardif ou précoce. Marx va alors souligner les relations diverses qui existent entre les quatre dimensions, esquissant l’architecture d’un espace historico-théorique d’une extraordinaire complexité. » Au centre de la réflexion, la critique de l’économie politique, la critique du mode production capitaliste, les relations historiques entre les humains et non des quelconques leçons d’économie ou de sociologie. Contre une vision statistique des classes sociales, leurs rapports conflictuels, contre les catégories figées (monnaie, capital) le rappel incessant aux rapports sociaux. 

Contre un récit inventé d’une succession obligée de mode de production, de phases dans l’émancipation, ou d’une détermination close sur elle-même « C’est l’ouverture fondamentale du cours historique sur le devenir à la fois déterminé et non pré-écrit, précisément parce qu’il inclut les luttes sociales et politiques encours, qui se réfracte, au sein de l’élaboration théorique, sous la forme d’une saisie dialectique du réel, attentive à ses transformations permanentes mais aussi à la nature propre d’intervention en circonstances du travail savant. »

L’ouvrage est composé de six chapitres :

  • Imagination et invention de Castoriadis à Marx

  • Individu, classe, parti : politique et subjectivation

  • La Commune de Paris comme invention démocratique

  • Le socialisme comme invention : une lecture de la Critique du programme de Gotha

  • Méthode et invention dans l’ »introduction »de 1857 à la Critique de l’économie politique

  • Le fétichisme de la marchandise : un exemple d’invention conceptuelle. « La notion de ‘fétichisme’ appelle néanmoins sa reprise et sa redéfinition, dans la mesure où elle véhicule l’énoncé même du problème que Marx s’est donné pour tâche de résoudre : comment une représentation illusoire peut-elle produire des effets réels et contribuer ainsi au fonctionnement et à la reproduction d’une formation économique et sociale donnée, instrumentalisant les désirs et colonisant les subjectivités ? »

Comme invitation à la lecture et à l ‘étude, je choisis quelques citations me paraissant illustrer le mieux les thèses de l’auteure :

  • « Car on trouve chez Marx, non pas cet objectivisme mécaniste maintes fois attribué à sa pensée, mais bien une prise en compte originale des représentations, anticipations comprises, dans leur fonctionnalité sociale autant que comme expressions spécifiques et agissantes des contradictions essentielles du mode de production capitaliste. »

  • La représentation commune conduit à prendre pour des rapports entre les choses le rapports entre les hommes : « La dénoncer efficacement, non pas comme une idée fausse mais comme illusion déterminée, implique l’effort laborieux d’exploration d’une causalité longue et retorse, qui reconduit, si on la suit jusqu’au bout, à la question du travail, de son organisation et de ses finalités sociales, à celle de la fonction de l’instance étatique, donc à la question par essence politique de la transformation des rapports sociaux de production. »

  • « Or c’est bien le retour et l’urgence de cette perspective plus globale, articulant mouvement social et construction de relais politiques autour de la perspective de transformation d’un mode de production, qui se fait jour aujourd’hui, alors que le déploiement des tendances autoritaires et sécuritaires du capitalisme va de pair avec l’institutionnalisation politique – et même la constitutionnalisation – , de la reconquête libérale ainsi qu’avec le projet de marchandisation totale de la force de travail. »

  • « C’est face à ces entités capitalistes, à la fois désubjectivées et désubjectivantes, que les travailleurs doivent inventer leur propre unité vivante et consciente, se constituer en puissance politique antagoniste, qui vise la réappropriation sociale et individuelle, non seulement des résultats de la production mais de son processus lui-même et par là de la vie sociale tout entière. »

  • « C’est à partir de l’individu historiquement produit, membre d’un collectif et co-auteur de ce collectif, le produisant autant qu’il est produit par lui, que Marx pense le développement humain »

  • « La question de la démocratie prend ici tout son sens, précisément parce qu’on peut la penser, à la lumière vive de l’épisode communard, comme puissance à la fois constituante et instituée, forme fonctionnelle, traversée d’une conflictualité qui l’excède, qui tendanciellement l’arrache à la menace d’une rechute aliénante et intègre la perspective de sa radicalisation révolutionnaire. »

  • « les moyens ne sont pas une transition vers des fins distinctes qui en actualiseraient les promesses, ils sont des médiations coextensives à la détermination progressive de ces mêmes fins au cours du mouvement même de leur réalisation, au point d’en être l’origine et la matrice en même temps que la résultante. »

Les transformations permanentes du réel ne sauraient être abordées dans une logique fermée et auto-engendrante, sans place pour l’action collective et individuelle « il faut donc souligner que Marx place la politique et les formes collectives d’innovation et d’invention qui lui appartiennent, au centre même du processus historique. »

Une invitation à reprendre les débats autour de la critique du mode production historique existant et des possibilités réelles, mais à inventer, de penser et d’agir pour l’émancipation.

De la même auteure : L’idéologie ou la pensée embarquée, La fabrique Éditions, Paris 2008

Chambre noire et perspectives radieuses et sur le fétichisme l’ouvrage d’Antoine Artous : Le fétichisme chez Marx – Le marxisme comme théorie critique, Editions Syllepse, Paris 2006 Marchandise, objectivité, rapports sociaux et fétichisme

Isabelle Garo : Marx et l’invention historique

Editions Syllepse, Paris 2012, 188 pages, 10 euros

Didier Epsztajn

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