Réflexion sur l’histoire et la définition sexuée des identités sociales

A la fin du XIXe siècle les employés, fraction très minoritaire d’un nouveau salariat, étaient majoritairement masculins. Avec le développement des bureaux, puis l’entrée massive des femmes dans le travail salarié (contrairement aux présentations sexistes, les femmes ont toujours travaillé), il convient de « sexuer » l’histoire sociale, de la dé-neutraliser « une histoire neutre (ou masculiniste) du travail ou du social ne peut être qu’aveugle, amputée, incomplète et non pertinente ».

A l’histoire tronquée des salarié-e-s, réduite souvent à celles des ouvriers, il est nécessaire de substituer une histoire plus complexe tant en termes de classe que de genre. La féminisation des emplois, des métiers n’est pas juste un changement dans le sexe des employé-e-s « En ce qui concerne la féminisation, il est ainsi question de décrire avec précision les mécanismes qui conduisent de l’introduction de quelques femmes dans ces différents espaces, professions ou entreprises à la généralisation de leur présence puis à l’assimilation des emplois de bureau au sexe féminin. »

Je ne présente que quelques éléments de cet ouvrage paru il y a une dizaine d’années.

Je m’attarde un peu sur le deuxième chapitre « Redéfinir le groupe par son genre » de la première partie « Portrait de groupe avec dames »

L’auteure insiste sur les constructions réciproques, les co-développement des emplois et de leur féminisation. « Ainsi plutôt que d’invoquer des causes ou facteurs exogènes, il paraît plus intéressant de parler en termes de construction réciproque (autour ou non d’une technologie) d’un emploi et d’une identité féminine. » Elle indique aussi une tendance qui ira en se développement dans la seconde moitié du XXe siècle « Au final, c’est aussi parce ces métiers sont massivement définis comme féminins qu’ils perdent de leur ‘valeur’ et ce, indépendamment des tâches effectuées et de la maîtrise ou non de nouvelles technologies. »

Contre une vision déqualifiée et déqualifiante des emplois administratifs et du commerce, Delphine Gardey insiste sur la construction sociale de la qualification « On voit bien ici comment le concept de ‘qualification’, construite socialement, l’est aussi sur le critère de genre. » Elle souligne de surcroît « Il est cependant particulièrement étonnant de constater à quel point la maîtrise d’une technique, véritable atout au début du XXe siècle et élément de différenciation entre employés, perd progressivement son intérêt pour devenir dans les années 1920 un élément déqualifiant : quoi de plus vulgaire qu’une ‘tapeuse’. »

Sans m’attarder, j’attire l’attention sur le chapitre 4 « L’invention du bureau moderne » et les analyses sur l’ordre, les classement, les systèmes, la mécanisation et les rationalisations.

La seconde partie est une analyse détaillée des données d’une entreprise emblématique « Portrait d’une entreprise en col blanc Renault (1898 – 1930) ». Il ne faudrait, en effet pas oublier la profonde modification des procès de travail dans la production industrielle, la place de la bureaucratisation des procédures.

Trois éléments me semblent ressortir de ce « portrait » : la complexité des processus de féminisation, la mobilité des employé(e)s et la transformation sociale de ces travailleuses et travailleurs :

* « On saisit de nouveau le caractère complexe de tout processus de féminisation : la conquête des lieux, des métiers et des spécialités se réalise à la fois dans un mélange de sexes, contribuant à la mixité des espaces et des emplois, et dans de nouvelles formes de ségrégation entre les sexes, essentialisant des fonctions et des métiers. Ce double mouvement témoigne d’une incessante recomposition des barrières symboliques et matérielles entre le féminin et le masculin dans les lieux de travail et le social. »

* « L’extraordinaire mobilité des cols blancs sur le marché du travail entre-deux-guerres est notable en ce qu’elle historicise cette construction récente de la relation salariale rendue caduque par la crise de l’emploi des années 1980-1990. »

* « Après la féminisation massive des emplois de bureau qui intervient entre les deux guerres et qui s’accompagne de la popularisation relative des origines sociales de nombre de ces travailleurs et travailleuses, le critère national intervient comme un élément fort de discrimination sociale au sein des couches salariées. »

Le travail de questionnement de « l’existence collective ou identifiante du groupe par une étude de sa composition sexuée, de son comportement familial, de ses origines nationales et régionales, de son habitat » se révèle très fructueux.

En conclusion, Delphine Gardey revient sur les activités de ces travailleuses et travailleurs de des bureaux « C’est à ces différentes tâches d’inscription, de remémoration, de récapitulation, d’analyse, de prévision, de projection des actions/transactions toujours plus nombreuses que s’attellent ces multiples artisans de l’écriture et de calcul, enrôlés de plus en plus souvent dans des organisations manœuvrières qui en disent long sur le volume – et l’intensité – de ce qui est à produire. » Elle termine par ce qui pourrait être une évidence, si celle-ci n’était encore que trop oubliée « On n’a pas fini d’écrire l’histoire de cette contribution, discrète et essentielle, des femmes au XXe siècle. »

Delphine Gardey : La dactylographe et l’expéditionnaire

Histoire des employés de bureau 1890 – 1930

Editions Belin, Paris 2001, 336 pages

Didier Epsztajn

Une réponse à “Réflexion sur l’histoire et la définition sexuée des identités sociales

  1. La spécificité de dactylographe, a été étroitement liée à une activité féminine. Ainsi, lors du passage de la machine à écrire au traitement de texte sur l’ordinateur, dans la fonction publique en particulier, le clavier avait tendance à être réservé au sexe féminin, il m’a fallu faire de la résistance . Les collègues hommes ont été dans l’obligation de se mettre à pianoter eux aussi.
    Mireille

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