L’hypersexualisation et les agressions sexuelles ; une culture pornographique qui fabrique le consentement

« L’hypersexualisation, qu’est-ce que c’est? » nous demande une jeune de 15 ans lors d’une rencontre de prévention. Et quand des féministes nous parlent de culture pornographique ou de pornographisation de l’espace public à quoi font-elles référence? Quelles sont les origines de ces phénomènes? Quels en sont les impacts et comment les contrer? Quels liens peut-on établir entre ces phénomènes et les agressions sexuelles?

L’hypersexualisation et ses « composantes » interpellent le mouvement des femmes depuis quelques années. Ce phénomène interpelle aussi les sociologues, les sexologues, les enseignantEs, les intervenantEs communautaires et nombre de chercheurEs. Nous tentons de comprendre, de saisir l’ampleur de la situation. Nous scrutons à la loupe nos sociétés, établissons des liens entre l’hypersexualisation et la montée fulgurante de la pornographie sur le web par exemple. Il y a déjà quelques années, des intervenantEs du monde de l’éducation et de la santé ont sonné l’alarme au sujet de la sexualisation précoce des jeunes. Dans une perspective plus large, des chercheurEs dévoilent l’ampleur et l’horreur de la traite des femmes aux fins de prostitution. Des données nous démontrent que, ce qu’il est convenu de nommer l’industrie du sexe (prostitution, pornographie, traite à des fins de prostitution, etc.), est omniprésente dans notre société et qu’elle tend à sculpter nos rapports économiques et sociaux.

Tentons d’y voir plus clair et concentrons-nous sur l’aspect social de ces questions. Dans sa recherche, Consentantes? Hypersexualisation et violences sexuelles , réalisée pour le CALACS de Rimouski, Pierrette Bouchard établit que la culture pornographique serait, en quelque sorte, le lien entre l’hypersexualisation de la société, la sexualisation précoce et les agressions sexuelles. Elle définit la culture pornographique comme un ensemble de croyances et de représentations de ce que sont la sexualité, les relations sexuelles, les hommes, les femmes, les rapports entre les sexes et le plaisir sexuel. Nous parlons alors d’une culture qui va bien au-delà de la production de la pornographie en tant que telle. Celle-ci s’impose partout dans la culture populaire, les médias, les publicités et les industries de la mode, de la beauté ou de la musique.

Nous n’avons plus à faire la démonstration de l’omniprésence de la culture pornographique. En posant un regard un tant soit peu attentif sur notre quotidien, force nous est de constater que les représentations sexuelles autrefois réservées à la pornographie, ont envahi l’espace public. Pensons aux publicités télévisées où des femmes aux poitrines généreuses et à la moue aguichante vous offrent bière et pizza. Des publicités à caractère pornographique sont aussi de plus en plus présentes sur le web. Celle d’une lunetterie nous présente une femme qui, croyant faire une fellation à un homme dans une auto, s’active sur le bras de vitesse démontrant ainsi ses problèmes de vision! Une visite dans les centres d’achats nous permet aussi d’observer l’envahissement de la culture pornographique! Vous cherchez un cadeau à offrir à votre nièce de 4 ans et jetez un oeil sur une poupée et vous constatez qu’elle porte un G-string permanent. Vous êtes à la recherche d’un produit coiffant et celui que vous avez entre les mains vous promet de refléter « la minette sexy que vous êtes vraiment ». Vous êtes dans la file d’attente à l’épicerie et feuilletez une revue féminine qui vous suggère des trucs coquins pour exciter votre homme ou encore une soirée de démonstration d’objets dits érotiques.

LE RENFORCEMENT DES STÉRÉOTYPES ET DE MYTHES À L’ÉGARD DES FEMMES

Comme militantes féministes, ce qui nous inquiète particulièrement c’est que la culture pornographique ravive différents stéréotypes qui perpétuent l’inégalité des rapports sociaux et plus particulièrement les rapports homme/femme! Les stéréotypes de la femme en manque de sexe, toujours prête à l’activité sexuelle, de la femme provocante, de la pute et celui de l’homme viril, aux pulsions sexuelles incontrôlables sont véhiculés partout. Les stéréotypes qu’entretient la culture pornographique par le biais des médias (revues, films, téléréalités, etc.) présentent les femmes tantôt comme des « bitchs », des tentatrices, des emmerdeuses, des potiches, des contrôlantes, etc. À cela s’ajoute le mythe selon lequel les femmes sont obsédées par leur apparence et qu’un de leurs principaux objectifs dans la vie est de plaire aux hommes. Cette culture entraîne dans ses sillons la représentation de la domination des hommes dans leurs rapports aux femmes; ces rapports de pouvoir qui sont au cœur de la pornographie. Qui plus est, ces transferts de l’univers pornographique vers l’univers social renforcent l’inégalité des rapports de sexe qui est le propre de notre société patriarcale depuis… toujours! Après des décennies de lutte contre les violences sexuelles exercées à l’endroit des femmes, ce retour en arrière ou backlash est pour le moins inquiétant.

UNE CULTURE PORNOGRAPHIQUE QUI FABRIQUE LE CONSENTEMENT

Après avoir établi le fait que la culture pornographique renforce les stéréotypes, voyons de plus près ce que l’hypersexualisation, qui émane de l’élargissement de la culture pornographique, véhicule comme messages en regard de la sexualité féminine. En gros, ce que l’on dit aux femmes c’est qu’il faut être disponible sexuellement. On présente le sexe comme étant la « courroie de transmission » de nos désirs, de nos aspirations et de notre accomplissement comme personne (girl power). On nous présente aussi le sexe comme étant un moyen pour obtenir l’amour, le maintien du couple. Le sexe représenterait une affirmation de notre identité féminine et être en mode sexuel nous permettrait de rehausser notre estime de soi. Le succès des cours de fellation et de danses poteaux offerts aux femmes illustre bien la force de ce dernier message! Dans le même ordre d’idées, la chercheuse Pierrette Bouchard soulignera que le principal message envoyé aux filles par la publicité et les médias consiste à être disponibles sexuellement, regardées comme des objets sexuels, disposées à se soumettre, et à ne penser qu’au sexe.

Du moment où l’on décrit les femmes comme des êtres avides sexuellement et toujours disponibles à l’activité sexuelle, comment aborder le consentement? Ne va-t-il pas de soi? Les valeurs de notre société empreintes de la pornographie occultent le consentement, le présentant comme implicite. Comment définir une agression sexuelle dans un tel contexte? Dans sa recherche, Mme Bouchard précise que le contexte social imprégné de culture pornographique se prête à fabriquer le consentement des jeunes filles. Elle nous dit que, bien que les filles sachent ce qu’elles ressentent, elles subissent une pression intense les poussant à aller à l’encontre de leurs sentiments et à se conformer aux pressions et aux messages sociaux. Nous pourrions ajouter qu’il en va de même pour les femmes adultes.

Par ailleurs, si la culture pornographique brouille le jugement des filles et des femmes, elle invite les gars et les hommes à expérimenter toutes sortes de pratiques sexuelles souvent marquées de contrôle et de violence. Dans notre société, où prédomine la culture pornographique, le consentement des filles et des femmes est pris pour acquis. Qui plus est, les femmes sont tenues responsables, car elles séduiraient et provoqueraient par leurs attitudes et leurs comportements hypersexualisés. Ce transfert des responsabilités inscrit une tout autre représentation du consentement et par extension des agressions sexuelles.

DES ACTIONS POUR CONTRER L’IMPACT DE LA CULTURE PORNOGRAPHIQUE

La culture pornographique est si présente qu’il nous semble incontournable d’agir pour renverser la situation. En ce sens, il est important de bien définir les actions à mener pour contrer l’hypersexualisation. Nous devons tenir compte de la situation actuelle et de la force de ses ramifications économiques, culturelles et sociales. Nous ferions fausse route en nous restreignant à l’adoption de codes vestimentaires ou à l’adoption de toute autre forme de mesure dite préventive visant à modeler le comportement des filles et des garçons par exemple. Ceci ne règlerait en rien le problème. Développer l’esprit critique par rapport au phénomène de l’hypersexualisation, de ses manifestations et de son impact sur nos relations hommes/femmes représente un moyen pertinent pour lutter contre ce phénomène. De plus, les actions collectives de dénonciation sont à privilégier. Nous devons exiger de nos responsables gouvernementaux des changements et l’adoption de mesures concrètes visant à contrer l’exploitation du corps des femmes. Enfin, rappelons-nous notre responsabilité et notre pouvoir de citoyenNEs face à l’hypersexualisation. Quel sort serait réservé aux téléréalités, aux films, aux revues, aux produits et aux compagnies qui s’inscrivent dans ce courant hypersexualisé si nous les boycottions en grand nombre et dénoncions leurs pratiques? Quelques actions du genre ont déjà permis le retrait de publicités ou de produits exploitant le corps des femmes… C’est possible de faire la différence. Une action à la fois!

 Par Linda Bérubé

 http://www.calacs-granby.qc.ca/_saviezvousque/hypersexualisation.html

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