Compétence contre qualification, compétition contre solidarité, marchandisation contre gratuité

En guise d’introduction « fatiguée et énervée » :

Les auteurs élargissent la sociologie critique de l’éducation « en inscrivant les mutations de l’institution scolaire et universitaire dans celle du capitalisme contemporain ».

Mais, ils n’écrivent pas un mot sur les différentiations, les asymétries, entre femmes et hommes, ni dans l’ancienne école ni dans sa forme renouvelée.

Un naïf écrirait que cela semble une mauvaise manie, comme dans le livre de Bernard Calabuig et José Tovar « Faites chauffer l’école. Principes pour une révolution scolaire » (Syllepse 2011). Je n’ai pas voulu chroniquer ce livre, car je ne conçois pas qu’il puisse être possible d’avancer des pistes pour une révolution scolaire sans s’attaquer à la socialisation asymétrique des filles et des garçons.

Mais je ne crois pas aux mauvaises manies. Le silence fait sur le rôle de l’école dans la reproduction de la domination des femmes par les hommes, le patriarcat et le sexisme, est plus qu’inquiétant de la part de chercheurs, se positionnant du coté de l’émancipation.

L’analyse des rapports sociaux de sexe (système de genre, système patriarcal), le féminisme ne sont pas un simple plus, un à coté de la pensée subversive. Les contourner, les oublier, c’est concourir au maintien de la domination des hommes sur les femmes, c’est donc être à la fois incapable de penser l’émancipation et incapable de tracer des pistes à vocation majoritaire pour les unes, les uns et les autres, pour toutes et tous.

 

Ceci étant dit, ce livre offre un panorama et des analyses très pertinentes des nouveaux systèmes d’enseignement et des aspects complémentaires : « l’incorporation économique, qui les transforme en vastes réseaux d’entreprises de formation de ‘capital humain’, et la compétition sociale généralisée, qui devient le mode de régulation du système lui-même. » Nous sommes ici loin des simplifications présentées sous le thème de la marchandisation de l’école.

Les auteurs insistent particulièrement sur les termes compétence » et innovation : « La compétence et l’innovation opèrent une réduction par l’abstraction de la formation humaine et de l’activité intellectuelle à leur seule valeur économique : valeur d’échange sur le marché du travail des formations scolaires et universitaires ; valeur d’échange sur le marché des brevets et autres titres de propriété intellectuelle de l’activité de recherche. » Les tendances qui se développent pourraient nous faire franchir un saut qualitatif dans le système scolaire. Il convient donc de « comprendre les nouvelles contraintes et règles du jeu comme des politiques (et non des fatalités) pour pouvoir les combattre. »

La nouvelle ‘rationalité’ néolibérale est analysée sous de multiples facettes. Les auteurs précisent les nouvelles interventions de l’État, décisives pour reformater l’école, les moyens déployés, les idéologies évoquées, les constructions symboliques aux effets bien réels.

Ils soulignent « la course accélérée aux enclosures juridiques dans le domaine intellectuel » et « l’extension des domaines d’appropriation (séquences de gènes, logiciels, droits à l’image par exemple) ; le renforcement des droits de propriété (extension de la durée des droits exclusifs, restriction des droits d’usage) ; les renforts des sanctions pour faire respecter les droits de propriété. »

Ils analysent aussi les nouvelles conditions de contrôle du travail, dont l’invention de l’employabilité et ses conséquences en termes d’autonomie contrainte, l’utilisation des stages, etc…

Prenant en compte les changements liés à « l’école unique », ils indiquent que c’est désormais à « l’intérieur de l’espace scolaire que les séparations sociales s’opèrent entre filières nobles et roturières, entre établissements bourgeois et établissements populaires. »

Ils n’oublient pas de rappeler que le « marché est une création sociale » et non la fiction d’un « espace de libre choix individuel » et insiste sur le rôle de l’OMC, de l’AGCS et des accords de Lisbonne allègrement signés par le gouvernement « socialiste » de Lionel Jospin.

Je ne fait qu’effleurer certains thèmes traités.

Une remarque complémentaire : il n’est pas cependant pas besoin, pour la pertinence de ces analyses d’utiliser des termes comme « capital immatériel » ou « forme valeur de la connaissance », qui n’offrent aucune précision à mes yeux.

« La stratégie ‘incrémentale’ de réformes qui imposent, éléments après éléments, un modèle nouveau, le relatif isolement de ceux qui auraient pourtant tout intérêt à combattre ensemble des réformes globales, une certaine inertie pour penser les réalités nouvelles dans le mouvement social, les prudences cauteleuses de certains milieux académiques, y compris parmi les chercheurs ‘progressistes’ et ‘démocrates’ qui ne peuvent abandonner les catégories habituelles et les oppositions constituées qui les ont structurés politiquement, intellectuellement et institutionnellement, tout cela fait beaucoup d’obstacles à lever pour que soit porté enfin à jour, discuté et combattu le nouveau modèle de l’école capitaliste. »

Christian Laval, Francis Vergne, Pierre Clément, Guy Dreux : La nouvelle école capitaliste

Editions La Découverte, Paris 2011, 276 pages, 19,50 euros

Didier Epsztajn

 

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