Hommage vivant à une femme-mage

Il est des centenaires qui sont fêtés et d’autres non. Pourquoi ? Les hommes, en général restent présents, les femmes ont tendance à disparaître. Pour éviter toute généralisation abusive, il est certains hommes qui subissent le sort réservé aux femmes mais aucune femme – sauf « La princesse de Clèves » – ne fera exception au lot commun. Non pas qu’elles ne peuvent faire reconnaître leur talent où même leur génie de leur vivant mais, une fois morte, elles s’évanouissent totalement. Au détriment de notre patrimoine, de notre mémoire, de notre histoire.

Le jazz connaît un nombre faramineux d’hommes-mages, de ceux qui ont réalisé ce tour de force d’émouvoir des personnalités différentes et de cultures différentes. Je me contenterai de citer, dans l’ordre d’apparition de l’écran du temps, Louis Armstrong, Charlie Parker, John Coltrane et Miles Davis qui continue d’occuper une place centrale 10 ans après sa mort, en 1991, à 65 ans.

Il en oublie une catégorie de ces hommes-mages, si on prend homme au sens d’être humain et non pas comme genre : les femmes. L’image du jazz comme musique macho et faite par les machos s’impose. C’est une erreur. La négation de la place des femmes dans notre histoire – qu’elle soit culturelle ou autre – couvre tous les domaines. Un exemple ? Quel est le compositeur de l’Ode à la révolution française de 1889, soit pour le centenaire de la révolution française ? Vous séchez ? Normal, c’est une compositeure anglo-française, Augusta Holmes. Non, rien à voir avec Sherlock, elle le connaissait à peine. Elle a pourtant défrayé la chronique de cette fin du 19e/début du 20e à la fois comme femme libre – une honte ! – et comme… compositeure. Ses chansons étaient populaires, sa musique jouée. A sa mort, en 1903 (à 56 ans), elle sombre corps et musiques. Elle disparaît des encyclopédies, sa musique n’est plus jouée alors qu’elle a influencé plusieurs compositeurs de ce temps et son héritage n’est plus revendiqué. Il faut attendre la fin du 20e siècle pour qu’enfin elle renaisse – au sens strict – sans que, pour autant, ses œuvres soient de nouveau jouées.

Juste pour indiquer la question sociale au-delà des sphères de la culture. Les femmes sont niées en tant que créatrices pour ne reconnaître que la mère.

L’image que donne le jazz de lui-même n’a donc rien à voir avec le sujet.

Un centenaire oublié…mais pas par tout le monde !

Le centenaire de Mary Lou Williams, pianiste, arrangeure, compositeure, chef d’orchestre, en 2010 a été superbement ignoré à quelques exceptions près. Dave Douglas, trompettiste de jazz, lui a consacré un album « Soul on soul » (Bmg) et Sylvia Versini (piano, claviers, chef d’orchestre, arrangeure, compositeure), quant à elle, a voulu fêté le 101e en sortant ce « With Mary Lou in my heart » (AJIM record, distribué par Intégral), pour que lutter contre l’oubli, l’évanouissement, pour faire la preuve que l’héritage est riche, plus riche que celui des seuls hommes, que Mary Lou a encore quelque chose à nous dire, que ses compositions sont vivantes.

Centenaire ? Mary Lou a toujours prétendu être né le 8 mai 1910 mais, comme le note sa biographe Linda Dahl dans sa biographie de Mary Lou Williams, « Morning Glory » (University of California Press, malheureusement non traduit en français), aucun certificat de naissance ne vient corroborer cette assertion. A Atlanta (en Georgie), les Africains-Américains subissaient la loi du racisme et n’étaient pas enregistrés. Elle est née donc aux alentours de 1910.

Le jazz lui-même – un nom qui ne veut rien dire pour cette musique étrange venue d’ailleurs – n’a pas d’acte de naissance. Lui et elle devaient se rencontrer. C’est une enfant fragile qui voit un autre monde, celui des fantômes, des revenants. Elle est hypersensible. Lorsque sa famille déménage à Pittsburgh vers 1915, elle joue déjà du piano. Elle deviendra une attraction apprenant tout le répertoire. Elle ne connaîtra jamais son père, un dénommé Scrugg, son nom qui aurait dû être celui de l’état civil. Tout comme Tony Morrison – prix Nobel de littérature 1993 – elle se libérera en partie en épousant John Williams un saxophoniste et en conservant son nom. Linda Dahl fait état de ses nombreux amants qui, le plus souvent, restent des amis. Bizarre figure que Mary Lou Williams. Il faudrait en faire un film…

Et Versini vint…

Ce bref rappel de la figure de Mary Lou Williams – qui nous a quitté le 28 mai 1981 – pour indiquer qu’une compositeure devait lui rendre vie. Pour se souvenir. Pour aussi montrer que cette femme-mage a toute sa place dans notre panthéon de demi-dieux que forme les musicien(ne)s de jazz.

Mary Lou a composé des œuvres pour l’orchestre de Andy Kirk « and his 12 clouds of joy » – ses 12 nuages de joie, un orchestre de Kansas City (Missouri), ville « libre » où tous les trafics sont permis en cette période de la Prohibition. Les « gangs » permettent à la ville d’échapper, pour partie, à la crise de 1929. Les musicien(ne)s de jazz, à la recherche d’un emploi, affluent. Ils et elles permettront à ces « cabarets » – en fait des fermes reconverties où il y a encore de la paille – de faire entendre de la musique quasiment 24h/24. Robert Altman a décrit cette atmosphère dans on film éponyme. Il le fait sans explication avec les caractéristiques de la tragédie classique. Il faut se laisser porter par les images pour, ensuite, se renseigner. Il ouvre des interrogations sur les raisons de ce qui se passe sur l’écran. Les images ne peuvent se suffire à elles-mêmes.

Pour cet orchestre – celui d’Andy Kirk -, Mary Lou composera « Walkin’ and Swingin’ » repris par l’orchestre sous la direction de Sylvia Versini. Une re-création. A écouter les deux versions, le talent des deux arrangeures apparaît. La composition de Mary Lou reste et Sylvia a construit une sorte de commentaire tout autour, pour la développer tout en l’enveloppant. D’autres thèmes de Mary Lou viennent rappeler qu’elle fit partie de toutes les révolutions du jazz. Un thème bebop, Mary’s Waltz, un thème pour le Big band de Dizzy Gillespie, un thème qui rappelle que Mary Lou avait constitué un quintet uniquement féminin et des compositions de Versini qui veulent aussi participer au portrait de cette femme qui disait : « lorsque je joue, les hommes me considèrent comme un des leurs mais une fois rentré à la maison, je redeviens une femme. » Pour dire que l’appréciation du talent d’une femme est une appréciation de son talent, sans tenir compte du genre mais qu’il faut tenir compte du genre pour comprendre pourquoi elle n’est pas reconnue à sa valeur.

Il faut dire aussi, pour en revenir à l’album de Sylvia, que tout n’est pas réussi. Quelque fois, faute de répétitions sans doute, la musique se traîne. Ce double portrait se fait écouter. Comme un dernier hommage à Mary Lou qui a voulu jouer avec Cecil Taylor – Cecil fait partie des musiciens de free jazz, la dernière révolution esthétique du jazz  – vers la fin de sa vie, Sylvia mêle toutes les composantes des jazz et au-delà pour s’essayer à aller de l’avant, pour éviter de répéter un passé trop pesant.

Disque sous revue : Sylvia Versini Orchestra, « With mary Lou in My Heart », ajmiseries (distribué par Intégral), à consulter le site www.jazzalajmi.com pour la composition de l’orchestre. Signalons la présence, en invité, de François Jeanneau.

 

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