Absence de procès pour les uns et condamnation pour les autres

« Le 25 novembre 2007, Lakhamy et Moushin, deux adolescents de Villiers-le-Bel, décèdent suite à la collision de leur moto avec une voiture de police. Plusieurs nuits de révoltes éclatent, laissant s’exprimer la colère de centaines d’habitants qui refusent de croire à la version policière d’un accident. Des dizaines de policiers sont blessés, notamment par des tirs d’armes à feu. La répression judiciaire succède à la pacification policière. Trois séries de procès ont lieu, apportant chacun leur lot de condamnations. Le 21 juin 2010, s’ouvre le procès des tireurs présumés. Un procès pour l’exemple, au terme duquel cinq habitants de Villiers-le-Bel seront condamnés à des peines allant de 3 à 15 ans de prison, en l’absence de preuves, et essentiellement sur la base de témoignages anonymes.

En retraçant les mécanismes de la répression des révoltes de Villiers-le-Bel, ce livre s’inscrit dans la dynamique politique des mobilisations en soutien aux inculpés, débutées au moment du procès. L’autopsie du procès des « tireurs » met à nu les mécanismes d’une vengeance d’État et la fiction d’une justice indépendante. Au delà des condamnations prononcées, c’est bien le procès de la banlieue et de ses habitants qui a été fait par une classe politique et des magistrats aux ordres. Le procès en appel des tireurs présumés s’ouvrira le 4 octobre 2011 au tribunal de Nanterre. » (quatrième de couverture)

Je pourrais commencer par l’absence de procès de Dominique Strauss-Kahn, le procès retardé de Jacques Chirac, les policiers systématiquement acquittés pour leurs crimes renommés bavures, la longue litanie des puissants non poursuivis, sans oublier les responsables des accidents du travail, des suicides au travail, du travail dissimulé et mal payé, les responsables des violences contre les femmes et en particulier des viols. Chacun-e pourra compléter la liste.

Mais l’injustice appliquée aux uns ne peut servir de prétexte pour ne pas juger équitablement les autres !

Pourquoi la justice appliquée aux un-e-s et aux autres est, non seulement plus ou moins expéditive, mais ne garantit pas l’égalité de traitement ? Pourquoi les policiers bénéficient-ils d’une présomption renforcée de non culpabilité ? Le droit réel est-il donc si différent du Droit ?

Les lois répressives fabriquent des délinquants qui emplissent les prisons. Comparutions immédiates, jugements expéditifs, rares condamnations par les juges des « abus » policiers, sans oublier cette présomption d’innocence qui ne semble pas s’appliquer pour les classes populaires. Les prévenu-e-s sont marqué-es par leur origine, désigné-e-s plus souvent comme fils et filles d’immigré-e-s, plutôt que par les inscriptions de leur carte d’identité. Sans oublier la racialisation, de celles et ceux qui n’ont pas cette couleur blanche de peau qui semble être une précondition pour être égal-e aux égaux.

Le livre parle de tout cela et de manière très explicite, les analyses sont détaillées et illustrées de multiples exemples. Les logiques présidant au procès et à la condamnation en première instance sont décryptées, mises en relation avec les politiques « sociales » et sécuritaires, le rôle assignée à la police ou les pratiques quotidiennes des forces dites de l’ordre. La justice ne ne prends pas en compte les rétractations des prévenus, expliquant comment leurs aveux ont été obtenus ; mais adopte une position inverse face aux rétractations des témoins sous x par ailleurs, probablement rétribués.

Il fallait bien trouver des boucs émissaires !

Les actions policières, dont les sinistres parechocages s’inscrivent dans une politique sécuritaire et judiciaire décidée par Nicolas Sarkozy. « Cette violence policière fait cependant partie d’une logique circulaire où tout semble être fait pour que la société implose : ce sont les lois elles-mêmes qui participent à la création de situations propices à l’intensification des violences policières, que la Justice va ensuite justifier et défendre. »

Le livre se termine par un texte passionnant de Mathieu Rigouste « L’ordre sécuritaire et le soulèvement des quartiers populaires. Retours sur la bataille de Villiers-le-Bel ». L’auteur nous rappelle les pratiques contre-insurrectionnelles développées lors de la bataille d’Alger et plus généralement lors de la guerre d’Algérie et « leur influence sur la transformation des mécaniques répressives à l’intérieur du territoire national ». Ces pratiques seront vendues plus tard en Amérique Latine et un peu partout dans le monde par l’armée française. Par ailleurs la multiplication des unités d’interventions, les affrontements recherchés, le « cercle de provocation/répression devient un marché politique et économique fondamental ». Les matériels, les équipements, testés et utilisés sont « vendus à l’international, souvent liés à des packs techniques. » Il s’agit d’une marchandisation de la « sécurité », qui s’accompagne parfois d’une privatisation des forces de répression.

Mais la marchandisation ne se limite pas aux équipements. Les quartiers, les banlieues sont concernés par la rénovation urbaine « Ces chantiers de démolition/reconstruction fournissent des marchés aux géants du bâtiment et libèrent de l’espace pour l’avancée de la très grande ville bourgeoise et ses dépendances petites- bourgeoises. » Ces éléments sont rarement pris en compte dans les descriptions catastrophistes des banlieues des villes.

Le lien entre système de répression coloniale et situation actuelle n’est cependant pas aussi simple que l’auteur le laisse penser. Je ne partage pas certains présupposés des théories post-colonialistes, ni les descriptions/auto-nominations en termes d’indigènes aujourd’hui, qui peuvent aboutir à un paradoxe : la banalisation des statuts et des répressions dans les colonies d’hier. S’il est nécessaire de procéder à des analyses comparatives, les situations me semblent irréductibles les unes aux autres.

Par ailleurs, certaines analyses me semblent trop unilatérales. Insister sur les révoltes contre l’ordre/désordre existant, analyser l’ensemble des mécanismes des violences policières, expliquer ce qui conduit à cette mascarade de justice avec délateur sous x, mettre à jour les ressorts des révoltes, ne saurait dispenser de prendre en compte d’autres « réponses » mises en place face à la crise économique et sociale.

Dans une situation de chômage très important, où les rares boulots sont en intérim, en CDD et le plus souvent à temps partiel, quelquefois très partiel, le développement du travail informel, des petites combines sont une forme de réponse sociale. Il en est de même des trafics divers, qui existent aussi d ailleurs dans les quartiers nommés beaux-quartiers. Or les trafics de voitures, de drogues, hors la dimension de consommation immédiate, engendrent d’autres contradictions, d’autres liaisons, d’autres interlocuteurs, qui eux ne sont pas (ou plus ) des révoltés. Le système capitaliste crée et favorise certaines « marges ». Des marges qui permettent à la fois des profits « illicites » blanchis au « centre » et des « marginaux » auxquels les pouvoirs publics appliquent la politique sécuritaire. Gagnant gagnant pour les uns, perdant, toujours perdant pour les autres.

Par ailleurs, les groupes sociaux ne sont pas homogènes. Nul-le, ici comme en centre ville, ne saurait être insensible au fétichisme de la marchandise, au miroir aux alouettes de la consommation, à la fascination publicitaire, à l’ordre les logos et de la mode. Dire cela ne dévalue nullement la force des non-consentements, des révoltes comme en témoigne cette banderole en première page du livre « Enfants des quartiers + Témoins sous X rémunérés = un ticket pour la geôle ».

Le procès en appel des tireurs présumés s’ouvrira le 4 octobre 2011 au Tribunal de Nanterre. Faire connaître le livre, les faits est donc urgent pour rompre avec les marquages discriminatoires et assurer la même justice pour tous.

Collectif angles morts : Vengeance d’État

Villiers-le-bel des révoltes aux procès

Editions Syllepse, Paris 2011, 176 pages, 8 euros

Didier Epsztajn

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