Une stratégie altermondialiste

Paru début 2011, ce livre tombe à pic, pour au moins deux raisons :

D’abord, parce qu’il se dit couramment en France et en Europe que l’altermondialisme décline et que ses slogans ne répondent plus aux tâches de l’heure (1), ce qui ne résiste pas à l’analyse à l’échelle mondiale puisque le processus des forums sociaux, expression majeure de l’altermondialisme, continue de se développer, en particulier à l’échelle locale, au Nord mais surtout au Sud.

Et ensuite, parce que l’altermondialisme est en effet confronté à la contradiction entre la légitimité de ses analyses critiques sur la crise de civilisation dans laquelle le monde est plongé et la délégitimisation grandissante du capitalisme d’une part, et d’autre part l’absence de traduction de ses propositions alternatives en termes de politiques publiques menées concrètement à l’échelle de tel ou tel Etat, tout au moins à une échelle significative sur le plan mondial, sans même parler de l’échelle planétaire elle-même

L’un des points forts de l’ouvrage est l’historique impeccable (2) de l’altermondialisme, de sa genèse – à travers diverses mobilisations d’ampleur et initiatives citoyennes sur des questions comme celle de la dette- et des modalités de sa construction ; ainsi que sa caractérisation, très proche de ce qui se dit à ce sujet au sein des Alternatifs, de nouveau mouvement d’émancipation aux caractéristiques originales prolongeant et dépassant les mouvements d’émancipation antérieurs (3).

De manière très pertinente, Gus Massiah insiste particulièrement sur le refus, dans le mouvement altermondialiste, de hiérarchiser les contestations et les terrains de lutte, et sur le fait qu’avant lui, c’est le mouvement féministe qui avait montré la voie en refusant de subordonner la libération des femmes à la libération sociale.

Rien d’étonnant donc que la place du féminisme -même s’il se décline sous des formes diverses et renouvelées- soit si grande dans l’altermondialisme et dans son expression majeure : les éditions successives du Forum Social Mondial.

L’altermondialisme est un mouvement d’émancipation encore très jeune et il aura réussi très rapidement d’une part la jonction essentielle entre Nord et Sud, comme en atteste le nombre important de références dans le livre aux initiatives et aux expériences, aux recherches et aux travaux venus d’Inde, du Brésil ou du continent africain, et d’autre part le fait de mettre sur la défensive les « grands de ce monde » dont les agendas sont contraints de répondre aux slogans et aux thèmes altermondialistes, de Davos aux sommets de type G8 ou G20, même si ces réponses visent bien sûr à lâcher du lest pour mieux maintenir l’emprise du capitalisme (4).

Pour l’auteur, en terme de stratégie du mouvement altermondialiste, trois scenarii sont maintenant devant nous et il s’en explique précisément.

Il n’est pas difficile, en Europe et particulièrement en France ou en Italie, d’imaginer concrètement la dérive à laquelle semble conduire la combinaison de la mise en place d’un Etat autoritaire (5) et de la fuite en avant des politiques économiques libérales -que ne sauraient masquer quelques maigres concessions verbales à une soi-disant régulation ou à une vague et hypothétique taxation financière.

Premier scénario possible : si elle l’emporte, la perspective est celle d’une issue néo-conservatrice basée sur la répression -on pense à une sorte de nouveau fascisme, même si l’utilisation de ce terme est par ailleurs discutable- et les guerres -sous un vernis humanitaire comme on l’a vu en Afghanistan, en Irak ou en Libye plus récemment.

Les deux autres scenarii sont moins angoissants : l’un est celui d’une nouvelle régulation du capitalisme (« green new deal ») ; et l’autre celui de la transformation radicale de la société, à la fois rupture-s et dépassement du capitalisme.

Gus Massiah ne cache pas sa préférence pour le dernier scénario, le plus proche des aspirations exprimées par l’altermondialisme, mais il dit aussi qu’il nous faut éviter à tout prix le pire des trois scenarii, vers lequel la plupart des gouvernements européens veulent nous emmener, et qu’un compromis sous forme d’alliance entre les deux autres scenarii, ne doit pas être exclu, y compris pour préserver dans un contexte plus favorable les possibilités ultérieures d’une transformation révolutionnaire.

Au sujet de cette dernière, Gus Massiah précise qu’elle ne peut être conçue à la manière dont l’imaginaient les minorités d’avant-garde du XX° siècle, et qu’elle doit nécessairement faire toute sa place à la question écologique

Une double précision qui recoupe largement ce qui se dit au sein de la gauche alternative -et notamment des Alternatifs-.

On ne saurait reprocher à l’auteur d’aborder les questions stratégiques du point de vue d’un acteur majeur de l’altermondialisme.

Les réflexions stratégiques qu’il nous propose doivent donc être entendues comme de grandes orientations et la stratégie n’est pas directement liée ici à la prise du pouvoir telle qu’on la conçoit du point de vue d’une force politique.

Cependant, les préoccupations sont communes et il y a des recoupements importants avec la réflexion en cours au sein des Alternatifs (6).

De point de vue, la présence de la « démocratie participative » -nous lui préférons les termes de démocratie active- et de l’autogestion -qu’on retrouve à plusieurs reprises dans le livre- n’est pas aussi directement corrélée aux questions stratégiques qu’elle ne l’est pour nous, même si Gus Massiah, comme nous, précise qu’à ses yeux, cette dimension autogestionnaire est l’un des éléments de la nouvelle culture politique émergente dans l’altermondialisme, les mobilisations et les processus révolutionnaires en cours (7).

On peut regretter cependant, à propos des trois scenarii de sortie de crise, l’un des points forts de son travail, que Gus Massiah ne nous indique pas plus précisément les forces sociales concernées à ses yeux par chacun des trois scenarii, de même que les forces politiques qui pourraient les représenter, même si on voit bien hélas de qui il peut s’agir, concernant le premier scénario de type « néo-fascisme et guerre ».

Plus précisément, on peut s’interroger sur ce que seraient les acteurs expression politique du deuxième scénario, celui du Green New Deal, au-delà de figures comme Stiglitz ou d’autres responsables des grandes institutions internationales telles que l’OIT ou la CNUCED : ce qu’on appelait autrefois « la gauche réformiste » (qui irait de la gauche du PS à des secteurs du Front de Gauche en passant par une grande partie des écologistes) ? Les démocrates américains ? Une droite modérée (espèce quasi-introuvable en Europe) ?

Le livre de Gus Massiah n’est pas seulement d’une lecture stimulante pour toutes celles et tous ceux qui sont partie prenante du mouvement altermondialiste (8), c’est davantage et mieux que cela : une lecture nécessaire qui permet de prendre à bras le corps les questions stratégiques qui le traversent et celles auxquelles nous sommes confronté-e-s pour comprendre le monde et le changer de manière radicale, à la fois comme altermondialistes et comme militant-e-s alternatifs.

Enfin, et très utile : la dimension propositionnelle du livre est condensée en fin d’ouvrage à travers un « Résumé des réformes radicales et des alternatives » et toutes les éditions du Forum Social Européen et du Forum Social Mondial sont recensées sous forme de tableau d’ensemble, comprenant les lieux et dates, les éléments de contexte sur l’année précédant le forum, la problématique et la méthodologie de chacun d’entre-eux et le processus et les ramifications des forums dans le monde.

Bruno Della Sudda et Richard Neuville

Notes :

(1) C’est, dans une certaine mesure, le propos de Pierre Rousset, dans son article « L’altermondialisme 10 ans après Gênes » paru dans le numéro d’été du mensuel du NPA « Tout est à nous », confirmé tout récemment dans le débat de l’Université d’Eté de son parti à Port-Leucate sur « La révolution : problèmes d’hier, d’aujourd’hui, de demain : le basculement du monde » (31 août 2011). En d’autres termes, Bernard Cassen et l’association Mémoire des luttes évoquaient dès 2007 le post-altermondialisme. Ils organisaient un colloque le 26/01/2008 pour explorer d’autres relations entre les mouvements sociaux et les pouvoirs progressistes d’Amérique latine. (Cf. site de Mémoire des luttes : http://www.medelu.org/ ).
(2) Pour cet historique, on peut aussi se reporter aux travaux de Christophe Aguiton (« Le monde nous appartient », réédition 10/18 – 2003) et de Bernard Cassen (« Tout a commencé à Porto-Alegre », Mille et une nuits – 2003)
(3) Cf les articles, notamment de Mathieu Colloghan et Richard Neuville, parus dans les numéros spéciaux de « Rouge et Vert » consécutifs aux éditions successives du FSE et du FSM ; « Ce que nous dit le mouvement altermondialiation », contribution de Bruno Della Sudda dans le numéro double 169/170 de l’ex-revue de la LCR Critique Communiste (été/automne 2003) ; l’article « Altermondialisme et internationalisme » (Guy Giani-Bruno Della Sudda) dans le livre « Autogestion hier, aujourd’hui, demain » (Syllepse, 2010)
(4) Intervention de Christophe Aguiton dans le débat sur l’altermondialisme à l’Université d’Eté des Alternatifs, La Pommeraie, août 2007
(5) Problématique développée au congrès des Alternatifs de Paris en 2005, à partir des propositions de Michel Fiant
(6) Cf les textes de congrès des Alternatifs sur la stratégie alternative (Paris, 2000) et autogestionnaire (Rouen 2010/Paris 2011), et les débats de l’Université d’Eté de Dunkerque (2009) sur la stratégie autogestionnaire (introduction Bruno Della Sudda) ; et l’introduction de Michel Fiant « Demain est déjà commencé » du livre « Autogestion hier, aujourd’hui, demain » (déjà cité).
(7) C’est l’un des éléments qui ressort de ses interventions aux Universités d’Eté des Alternatifs à Nantes (juillet 2011) puis du NPA à Port-Leucate (août 2011).
(8) Ce qui est le cas des Alternatifs, alors que les contributions de Pierre Rousset -très critique sur l’altermondialisme et sur des bases très discutables- et de Philippe Corcuff -bienveillant vis-à-vis du livre de Gus Massiah dans sa note de lecture parue dans le mensuel « Tout est à nous » (avril 2011)- donnent l’un et l’autre le sentiment de se situer en extériorité par rapport à l’altermondialisme… une caractéristique hélas largement répandue en France, y compris dans la gauche de transformation sociale et écologique.
Pour lire aussi l’interview de Gustave Massiah sur le blog Alter autogestion  Cliquez ici

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