Être sur une frontière imaginaire, au croisement de plusieurs mondes du Sud et du Nord, reste cependant un atout pour la connaissance comme pour l’action

« La première vertu des révolutions, c’est d’ouvrir l’horizon des possibles. Pour les conservateurs, tenants des désordres établis et des ordres injustes, l’histoire est toujours écrite d’avance, pavée de fatalités et de déterminismes, de pesanteurs économiques et de sujétions politiques. Quand, à la faveur de l’événement révolutionnaire, les peuples surgissent sans prévenir sur la scène, c’en est soudain fini de ces fausses évidences et de ces illusoires certitudes. L’histoire s’ouvre sur d’infinies possibilités et variantes où la politique redevient un bien commun, partagé et discuté, sur lequel la société a de nouveau prise. »

Il me semble important de souligner les attendus de ce premier paragraphe. Les auteurs, antérieurement  »politiquement » engagés, n’ont pas oublié le souffle de l’émancipation. Dois-je ajouter que même des analyses matérialistes et donc  »déterministes » ne permettent pas de tracer l’avenir, juste souligner des contradictions irréductibles, des complexités ouvertes aux autres possibles, aux politiques d’émancipation, aux changements radicaux. Contre ceux et celles qui nous tracent une (des) histoire(s) comme des constructeurs de rail de chemin de fer, il nous faut encore et toujours souligner que demain peut-être un autre jour.

Comme le monde d’avant la révolution française de 1789, comme les sociétés du  »socialisme réellement existant », les sociétés  »arabes » n’étaient ni figées, ni exemptes de contradictions. Loin des visions orientalistes, doublées de « la rhétorique religieuse seule mise en perspective du politique » d’autres éléments permettait de comprendre ce qui se passait : « mécontentement social, abstention massive lors d’élection, baisse de la fécondité, accroissement des élites citadines, scolarisation massives, départs de jeunes vers l’étranger… ». La prise en compte de ces réalités auraient permis d’entrevoir, de comprendre, mais Benjamin Stora a raison d’insister « mais quand l’événement lui-même se produit, il est unique, et nous prend par surprise. »

Cet événement « improbable et imprévisible » peut cependant être mis en perspective avec « Le souvenir du 1989 européen » et « L’écho du 1789 français ». En reliant ce présent au passé colonisation/décolonisation, Benjamin Stora interprète « ce qui se passe en 2011 non pas comme une nouvelle période qui s’ouvre, mais comme une suite d’histoire interrompue. Les peuples reprennent l’histoire là où elle s’est arrêtée dans les années 1960-1970. »

Il nous rappelle que la modernisation des pays concernés a été « imposée et orchestrée par le haut, ne laissant place à aucune forme de dissidence » avec cependant, dans certains pays, un mouvement syndical qui ne saurait être réduit à un simple encadrement de la société.

L’information comme libération se combine avec « La démocratie comme idée neuve ». l’auteur met cependant en garde contre une e-lecture d’une e-révolution « Se borner à qualifier cette révolution d’e-révolution, c’est la réduire à un aspect et méconnaître la dynamique politique et sociale complexe du processus » ou « Les révolutions arabes n’ont pas été engendrées par Facebook ou par Twiter. Cependant les réseaux sociaux ont facilité et accéléré le processus ».

Benjamin Stora insiste à juste titre sur les dimensions collectives qui ne peuvent être simplement juxtaposition d’e-liens individuels « Le lien collectif se fabrique dans le réel, dans le fait de rencontrer effectivement des gens, de se retrouver, de partager aussi des traumatismes réels et de les surmonter ensemble. On ne peut y parvenir dans la solitude de l’internaute ».

Le livre est riche de multiples analyses, de mises en perspective méditerranéenne, je souligne les chapitres sur « La crise du regard savant sur l’Islam » sur « Le verrou du double traumatisme algérien » et les longs développements autour de la place de la démocratie et du lien entre démocratie et sécularisation « Nous assistons à un mouvement radical d’exigences démocratiques. Et, ce faisant, à travers le passage démocratique, la question de la sécularisation réelle et de la séparation du politique et du religieux peut également être posée. Et non pas l’inverse : reformer d’abord le religieux pour se diriger ensuite vers plus de démocratie ».

Derrière le voile de l’islamisme, « des crispations provoquées par cette transition vers la modernité », parmi les éléments les plus importants, les auteurs citent la baisse de la fécondité « Ce qui signifie que ces femmes, voilées dans la rue et confrontées à un régime de domination masculine, ont néanmoins la maîtrise de leur propre corps et de la procréation »

Je voudrais terminer par le chapitre sur « Les surprise françaises de l’événement arabe » et une citation « Au lieu de saluer la bonne nouvelle, ceux qui nous gouvernent ont franchi un pas de plus dans la xénophobie d’État et dans le racisme d’idéologie en affirmant que nous ne serions plus  »chez nous » en France et en s’arc-boutant sur une identité française essentialisée, à racine uniquement chrétienne, niant la diversité de la société française elle même . Donc, le logiciel de nos gouvernants est resté le même : la peur, l’identité, la discrimination. »

Contrairement à ce que veut nous faire croire la presse, ces révolutions ne se sont pas terminées, avec l’éviction de deux  »présidents » « Nous somme seulement au début d’un nouveau cycle qui prendra du temps ». Et les auteurs ont bien raison de nommer leur dernier chapitre « Le monde arabe, c’est aussi notre propre histoire ». Le titre de cette note est extrait de ce court chapitre, la dernière citation aussi « Les bouleversements qui viennent du monde arabe nous obligent à réfléchir sur la coexistence égalitaire entre différentes histoires, à reconnaître des appartenances culturelles diverses dans le cadre d’une culture politique universelle, partagée. Et donc à reprendre espoir pour l’avenir. »

 http://www.univ-paris13.fr/benjaminstora/  http://blogs.mediapart.fr/blog/Edwy-Plenel

La production sur les révolutions arabes reste souvent très superficielle. Ce livre contribuera à élargir les visions. Espérons qu’il sera rapidement complété par des analyses des mouvements syndicaux en construction, des luttes revendicatives dans les entreprises, des phénomènes d’auto-organisation, dont ceux des femmes, dans les quartiers et des collaborations régionales qui pourraient voir le jour.

Benjamin Stora : Le 89 arabe. Réflexions sur les révolutions en cours

Dialogue avec Edwy Plenel

Un ordre d’idées Stock, Paris 2011, 174 pages, 16,50 euros

Didier Epsztajn

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