Entre XXe et XXIe siècles, violences et mélancolie…

Le nouveau livre d’Enzo Traverso, L’Histoire comme champ de bataille. Interpréter les violences du XXe siècle, pourrait être sans surprise. Ne confirme-t-il pas une fois encore le talent de son auteur à maîtriser une culture impressionnante, brassant des lectures en cinq langues, pour poursuivre le sillon d’une réflexion continuée portant sur les tragiques spécificités de l’histoire du XXe siècle ?

Rassemblant et remaniant des essais précédemment publiés, l’ouvrage se présente comme un bilan critique des grandes controverses historiographiques qui ont animé le débat intellectuel des dernières décennies. Occasion de retrouver, ou de découvrir, les thèses s’affrontant à propos des révolutions française et russe, de l’analyse du fascisme et du nazisme, de la singularité de la Shoah, de la notion foucaldienne de biopouvoir, des affinités complexes entre histoire et mémoire… Les lecteurs familiers des recherches d’Enzo Traverso ne risquent pas le dépaysement, habitués qu’ils sont à ce qui pourrait apparaître comme les obsédantes questions que notre auteur ne cesse de travailler. On serait presque tenté de circuler librement dans le livre, au gré des chapitres, pour en explorer à l’aventure les multiples ouvertures.

Ce serait céder à l’apparence du déjà connu, et se priver d’affronter le coeur d’une argumentation solidement charpentée et qui demande à être suivie pas à pas. A lire certains comptes-rendus, peut-être orientés par le titre de l’ouvrage qui banalise quelque peu son contenu, on constate que d’aucuns s’y laissent prendre, accrochant tel ou tel fil, mais loupant le sens même du livre.
Ce qui ce qui se présente comme une anthologie de divers essais est ici mis en perspective, au sens où Enzo Traverso expliquait dans son livre sur le totalitarisme qu’il ne fallait pas chercher dans l’essai introductif « une synthèse des différentes contributions mais plutôt leur mise en perspective, dans le but d’en éclairer la lecture » (Le Totalitarisme. Le XXe siècle en débat. Textes choisis et présentés par Enzo Traverso, Le Seuil, collection Points essais, janvier 2001). Plus que la somme des divers chapitres, le livre dans sa globalité offre une réflexion originale par son ampleur et sa profondeur à laquelle le lecteur attentif se voit invité. De ce point de vue, l’introduction, texte dense et difficile, prend valeur d’alerte en ce qu’il qui propose des repères à qui va s’engager dans une lecture qui souvent s’avère inquiétante, voire vertigineuse.

On aimerait tant que les historiens nous racontent ce que fut le passé, pour nous expliquer notre présent. Même si on se gardera d’oublier que Roger Chartier a titré un de ses livres Au bord de la falaise. L’histoire entre certitude et inquiétude (Albin Michel), n’est-ce pas, somme toute, ce que guidés par nos souvenirs scolaires nous leur demandons ? Et que parfois ils nous donnent : des certitudes quant au passé, donc des assurances pour le futur… Le parti pris d’Enzo Traverso n’est pas celui de l’historien, même critique, mais de cheminer dangereusement au long d’une ligne de crête, improbable frontière fluctuante entre histoire, philosophie et politique, pour interroger le travail même des historiens, qui est écriture de l’histoire. Donc méditant sur ce qu’on appelle histoire, et creusant ainsi la compréhension de celle du XXe siècle, la nôtre.

Puisqu’il nous faut admettre, Enzo Traverso à la suite d’autres nous en convainc, que « l’histoire s’écrit toujours au présent », les certitudes d’hier sont appelées à être pulvérisées par la marche même de l’histoire. L’écriture de celle-ci est nécessairement mouvement permanent de remise en question et d’ouvertures nouvelles. Il suffit pour l’appréhender, de suivre avec Enzo Traverso les incessantes relectures de la révolution française, ou s’étonner du fait que des événements colossaux qui ont noms Auschwitz ou Hiroshima ne sont pas entrés d’emblée dans la conscience collective, mais avec retard, voire pas encore vraiment… La fréquentation des bibliothèques, l’étude des archives, l’amour des livres, pour indispensables qu’elles sont, n’établissent donc aucune certitude, et il faut modestement accepter que ces livres on ne les lit vraiment qu’à la lumière des événements de notre présent, en fonction des attentes à l’égard du futur.

Du coup, le sous titre du livre, « interpréter les violences du XXe siècle », s’éclaire d’une autre couleur que celle d’une approche traditionnelle, historique ou sociologique, de certaines coordonnées fortes du siècle passé. Il indique ce qui fait sens : l’histoire est travaillée de césures, de ruptures, or celles qui strient le XXe siècle sont toutes marquées du signe de la violence. Elles ont relevé de violences extrêmes : la terreur – les terreurs, telles que générées par l’implacable dialectique entre révolution et contre-révolution -, les répressions coloniales, les génocides… Toutes ont leur part d’énigme, alimantent les controverses, creusant le écarts entre leur survenue et la perception de ce qu’elles furent, de leur qualité… Et aussi leurs métamorphoses au gré des bouleversements historiques, et selon les groupes humains concernés. Enzo Traverso en fait la démonstration, par exemple, en commentant les multiples 8 mai 1945, que formatent différentes mémoires : celle des Européens de l’Ouest, alors libérés du nazisme, celle des Européens de l’Est, soumis à l’emprise d’un autre totalitarisme, celle des Algériens, qui à cette même date connurent le massacre de Sétif…

La cohérence de l’argumentation d’Enzo Traverso appelle le déploiement d’une autre dimension  : une réflexion s’inscrivant dans le contexte, politique tout autant qu’historique, qui est le nôtre, celui de la fermeture du « court XXe siècle » (selon la formule de Eric Hobsbawm, le grand historien qui occupe une place centrale dans ce livre) par l’événement symbole de la chute du Mur de Berlin. Pour Enzo Traverso, nous sommes dans une époque charnière, une ère de transition, où se trouvent modifiés en profondeur nos modes de penser et d’écrire l’histoire. « L’éclipse des utopies inscrites dans le expériences révolutionnaires passées », nous privant de futur perceptible, nous porte vers le passé.

Temps de mélancolie, donc. Car ceux qui refusent le ralliement à l’impératif néolibéral, et le renoncement au principe espérance, se trouvent privés des illusions anciennes. En particulier celle du progrès, créatrice d’un temps continu. Nous voici en prise avec des temporalités différentes et confrontés à des histoires ouvertes, que travaillent le souci de globalité, écartant les limites de l’européocentrisme, ainsi que la conscience de la place de l’événement et de l’importance des mémoires multiples…

A rebours de bien des subterfuges contemporains, ce beau livre nous fait comprendre que, dans ce champ de bataille qu’est l’histoire, nous sommes irrémédiablement engagés.

Enzo Traverso : L’Histoire comme champ de bataille. Interpréter les violences du XXe siècle

La Découverte, décembre 2010, 300 pages, 20 euros.

Francis Sitel (paru dans Contretemps N°10 juin 2011)

Entretien avec l’auteur : « Un monde sans utopie c’est un monde dont le regard est tourné vers le passé ».

Voir aussi la lecture de Didier Epsztajn : Essor de l’histoire globale, retour de l’événement et surgissement de la mémoire

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