Cet étranger qui peut me parler de moi-même mieux que moi

Cet ouvrage à multiples voix, nous fait entendre Edward Said sous de multiples facettes, en dialogue, entre autres, avec Theodor W. Adorno, Arnold Schönberg, Joseph Conrad, Giambattista Vico, Antonio Gramsci, Eqbal Ahmad, Salman Rushdie ou Sigmund Freud.

Les auteur-e-s nous parlent, comment aurait-il pu en être autrement, aussi de l’exil.

« Il dit : Je suis de là-bas. Je suis d’ici

et je ne suis pas là-bas ni ici.

J’ai deux noms qui se rencontrent et se séparent,

deux langues, mais j’ai oublié laquelle était

celle de mes rêves.

J’ai, pour écrire, une langue au vocabulaire docile,

anglaise

et j’ai une autre, venue des conversations du ciel

avec Jérusalem. »

Mahmoud Darwich (Exil 4, Contrepoint, pour Edward Said, cité par Laétitia Zecchini)

Cet exil, cette perte de soi, omniprésent doit cependant être transgressé pour ne pas céder « à la tentation de reconstruire à partir de la perte, de la brisure et de la dislocation, un objet compensatoire » (Laetitia Zecchini)

Il ne saurait être question de présenter tous les sujets abordés, d’autant que je ne connais qu’une partie des œuvres citées.

Je souligne néanmoins les textes autour de la Palestine et sur les combats de l’auteur pour la dignité et les droits des Palestiniens, la recherche de solutions politiques élargies à l’ensemble des populations. « Lorsqu’il parlait de la Palestine, sa visée était essentiellement humaniste : il y avait un problème, expliquait-il, qui ne pouvait être résolu par l’annihilation, un problème qui n’avait pas de solution à somme zéro, que les deux peuples auraient finalement à résoudre en acceptant l’humanité de l’autre. » (Rashid Khalidi)

Sa critique des ‘Accords d’Oslo’ doit aussi être mis en relation avec l’exil comme le souligne Moustafa Bayoumi « Il est important de ne pas sous-estimer le sentiment de perte que le ‘processus de paix’ a éveillé chez Edward Said, parce qu’il était convaincu que ce processus l’aliénait et aliénait le peuple palestinien de sa terre et de ses aspirations historiques. »

Edward Said insistait souvent sur l’historicité, éclairage indispensable à la compréhension des relations sociales. Je cite deux passages de l’article de Laetitia Ezcchini « Le sentiment de la contingence, dit Said, du caractère conditionnel et provisoire de l’existence, sont étroitement articulés à l’historicité de toute expérience » et « l’existence et l’histoire sont immanentes, produites par des hommes et des femmes, irréductibles aux narrations homogènes ou surplombantes. Il n’y a pas d’identité qui ne soit construite, en mouvement, liée à d’autres communautés, à d’autres lieux ». Cette historicité, lui a permis de décrypter les questions de culture, de construction de l’autre différent, de cet oriental essentialisé, naturalisé, de cette modernité inventée et opposée au reste du monde, par l’occident. « Défaire le passage prétendument linéaire de la tradition de la modernité conduit aujourd’hui à ne plus considérer la culture comme un objet à acquérir, défendre ou profaner, mais plutôt comme une configuration complexe de processus historiques dans lesquels du sens est produit, soutenu et contesté au cours de dynamiques sociales et politiques. » (Iain Chambers)

Mais le regard critique sur l’occident se double d’une même démarche sur la culture arabo-islamique. Edward Said en interroge les textes et leur place « Comment ces textes sont-ils nés et comment ont-ils été produits, comment sont-ils entrés dans l’histoire humaine ? » (Férial J. Ghazoul ). Des interrogations, qu’il nous faut inlassablement poser à celles et ceux qui veulent régir nos vies au nom du divin. Comme sur la Palestine où il n’avait pas rien cédé, il ne cédera pas sur la liberté d’expression et se portera en défense de Salman Rushdie (Lesversets sataniques), je reproduits un extrait du livre Des intellectuels et du pouvoir, cité par Youssef Yacoubi « on ne peut revendiquer agressivement le liberté d’expression dans un territoire et l’ignorer dans un autre. Avec des autorités qui revendiquent le droit temporel de défendre le droit divin, aucun débat n’est possible ; la tâche de l’intellectuel, fondé sur l’esprit d’ouverture, de recherche et de rigueur, n’en est que plus décisive. »

 Parmi les autres contributions, j’ai beaucoup apprécié les articles de Daisuke Nishihara « Said, l’orientalisme et le Japon » et de Hamid Dabashi « Je ne suis pas subalterniste ».

 Je ne rappelle que deux ouvrages de l’auteur ( Sur la Palestine) La question de Palestine ( Editions Sindbad, Arles 2010) Mieux vaut reconnaître pleinement le conflit que de ne pas exprimer ses peurs, de les cacher, d’entretenir obstinément des fantasmes théologisés sur l’Autre et D’Oslo à l’Irak (Fayard, Paris 2005) Perspective capable de soulever l’esprit outragé

 Un ensemble de textes, le plus souvent agréables à lire, qui peuvent être une introduction ou une incitation à relire les œuvres d’Edward Said et à « sortir de soi pour se regarder du dehors »

 Sous la direction de Sonia Dayan-Herzbrun : Edward Said théoricien critique

Tumultes N°35, novembre 2010

Editions Kimé, Paris 2010, 235 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

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