Essor de l’histoire globale, retour de l’événement et surgissement de la mémoire

Sans m’y attarder, je voudrais cependant signaler un désaccord, qui ne saurait être que sémantique, avec l’auteur. Je ne crois pas qu’il soit utile/possible d’utiliser les termes Shoah ou Holocauste, sans valider un/des sens, hors des constructions sociales humaines, ou pour le dire autrement, sans introduire des significations religieuses, sans créer des trous noirs dans la recherche historico-politique sur ces violences extrêmes du siècle passé.

« Les débats historiographiques qui font l’objet de ce livre sont analysés dans une double perspective : d’une part, ils sont appréhendés comme une étape de l’historiographie dans son cheminement, en essayant de montrer les éléments de continuité et de rupture qui les caractérisent par rapport à la tradition antérieure ; d’autre part, ils sont inscrits dans les mutations intellectuelle et politiques de ce tournant du siècle. »

La méthode d’appréhension et d’analyse des réalités traitées s’articule autour de quatre règles :

  • Contextualisation « qui consiste toujours à placer un événement ou une idée dans son époque, dans un cadre social, dans un environnement intellectuel et linguistique, dans un paysage mental qui lui sont propres »,
  • Historicisme « c’est à dire l’historicité de la réalité qui nous entoure, la nécessité d’aborder les faits et les idées dans une perspective diachronique qui en saisit les transformations dans la durée »,
  • Comparatisme « Comparer les événements, les époques, les contextes, les idées est une opération indispensable pour essayer de les comprendre »,
  • Conceptualisation « pour appréhender le réel, il faut le capturer par des concepts – des  »types idéaux », si l’on veut – sans pour autant cesser d’écrire l’histoire sur un mode narratif ; autrement dit, sans jamais oublier que l’histoire réelle ne coïncide pas avec ses représentations abstraites ».

Une influence « souterraine mais omniprésente », reconnue/revendiquée par l’auteur, flotte, émerge, se manifeste au long du livre, celle de Walter Benjamin. Peut-être est-ce aussi, grâce à cette même influence, que j’ai été si sensible aux belles analyses d’Enzo Traverso.Dans les années de militantisme quotidien, la découverte de Walter Benjamin, de son Ange de l’Histoire fut pour moi un véritable séisme, ouvrant les fenêtres fermées d’un passé révolu sur de possibles chemins non parcourus, sur des croisements inexplorés. (Éloge d’une lecture ; https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2010/03/24/eloge-dune-lecture/)

Avant d’en finir avec l’introduction de l’auteur, trois phrases, illustrant particulièrement à mes yeux, un soubassement de ces travaux.

  • « L’histoire n’a pas un sens qui lui serait propre et qui se dégagerait de lui-même par une reconstruction rigoureuse des faits. »
  • « Auschwitz nous impose de regarder l’histoire comme un champ de ruines, alors que le Goulag nous interdit toute illusion ou naïveté vis-à-vis des interruptions messianiques du temps historique. »
  • « Pour ceux qui n’ont pas choisi le désenchantement résigné ou la réconciliation avec l’ordre dominant, la malaise est inévitable. »

Dans les chapitres suivants, Enzo Traverso va croiser des analyses, mettre en relation des auteurs, donner de l’épaisseur à de nombreux débats. Il ne saurait être question de présenter l’ensemble des pistes dans cette note de lecture, juste quelques points, en fonction de ma propre subjectivité.

L’œuvre d’Eric Hobsbawm est abordée, avec un sens critique, trop souvent absent d’autres lectures, et en particulier sur l’« effacement de la singularité des événements » ou sur un certain campisme dans son appréciation du « socialisme réellement existant » et de la personnalité/politique de Staline.

Le second chapitre est consacré aux « Révolutions. 1789 et 1917 après 1989 » et aux thèses de François Furet et Arno J.Mayer. Les travaux de l’ancien stalinien doivent être sérieusement déconstruits, car ils forment un des soubassements des fantaisies explicatives néolibérales. « Furet et ses disciples déshistorisent la Révolution en la transformant en une pièce dans laquelle n’agissent que des concepts, sans épaisseur sociale et en dehors de toutes circonstances extérieures, aboutissant logiquement à une métaphysique de la Terreur. » L’auteur fait une présentation en détail et discute des Furies d’Arno Mayer. Je ne cite que deux passages, pour les débats importants qu’ils impliquent. « La violence de la Terreur monte d’en bas. Les jacobins avaient essayé de l’organiser et de la contenir dans le cadre légal » et « Lorsque Lénine présentait la suspension du droit comme le dépassement de la ‘démocratie bourgeoise’ et que Trotski identifiait la militarisation du travail avec la dictature du prolétariat, la violence avait perdu sont caractère spontané et émancipateur pour se transformer en système de gouvernement justifié au nom de la raison d’État. »

A juste titre, l’auteur met l’accent sur les « étapes, mais aussi sur les ruptures, pendant lesquelles s’opèrent des choix politiques décisif. »

J’ai particulièrement apprécié les chapitres sur les « Fascismes » et le « Nazisme » et les lectures croisées de George L. Mosse, Zeev Sternnhell et Emilio Gentile, puis celles de Martin Broszat et Saul Friedländer, pour leur exhaustivité et une présentation très pédagogique des débats et enjeux. Ainsi à propos de Saul Friedländer « refusant toute construction téléologique du passé, il ne considère pas Auschwitz comme le résultat inéluctable de l’arrivée de Hitler au pouvoir, c’est à dire comme la mise en œuvre d’un plan élaboré depuis longtemps, ni comme le produit involontaire d’une ‘radicalisation cumulative’ mise en œuvre par le nazisme pendant la guerre et devenue incontrôlable après l’échec de l’offensive sur le front oriental. Il y voit plutôt le résultat d’une ‘convergence de facteurs, d’une interaction entre l’intentionnalité et la contingence, entre les causes perceptibles et le hasard’. »

Enzo Traverso présente, ensuite, les questions ouvertes sur « Comparer la Shoah », avec les catégories de génocide, antisémitisme et racisme, massacre coloniaux, épuration ethnique, sérialisation des pratiques de mise à mort, totalitarisme, etc… « Nous pouvons bien qualifier la Shoah de crime ‘unique’ dans l’histoire, mais il ne fait aucun doute qu’elle a eu des ancêtres et sa singularité tenait surtout à la fusion de plusieurs éléments déjà présents, de façon séparée, dans l’histoire de l’Europe et du colonialisme. »

Suit une discussion autour des usages historiques de Michel Foucault et Giorgo Agamben et en particulier sur la notion de « Biopouvoir ».

Puis l’auteur analyse l’apport des intellectuels exilés « Exil et violence. Une herméneutique de la distance » prenant en compte « l’attention chargée d’inquiétude pour le monde qu’ils avaient laissé derrière eux et un présent vécu sous le signe de la privation et de la précarité » et « les blessures qui changeaient l’image de l’homme. » La présentation de la notion de « théorie voyageuse » me semble particulièrement intéressante.

Le dernier chapitre est consacré à « L’Europe et ses mémoires. Résurgences et conflits ». Enzo Traverso traite à la fois de historicisation de la mémoire, de l’éclipse des utopies, de la place des victimes ou des espaces mémoriels. « Cette redéfinition de la mémoire collective comme processus cathartique de victimisation nationale prend des traits apologétiques qui font obstacle à l’élaboration d’un regard critique sur le passé. »

Un livre qui permet donc de relier politique, histoire et mémoire, de saisir les différentes « catastrophes » dans leurs irréductibilités, sans pour autant en faire des points aveugles de la pensée. « Le XXe siècle a été l’âge de la violence, des guerres totales, des fascismes, des totalitarismes et des génocides, mais aussi l’âge des révolutions naufragées et des utopies déchues. Il est peuplé de victimes sans nom et des vaincus des batailles perdues. Le regard rétrospectif de ceux qui se sont frotté à ces combats se charge, inéluctablement, d’un trait mélancolique. »

Nous n’en avons pas fini avec la nécessité de comprendre à la fois ces événements, leurs ancrages et leurs contingences, et à la fois les conditions de l’engagement des un-e-s et des autres dans la construction de ces violences, surtout pour celles et ceux qui se réclamaient ou se réclament de l’émancipation.

Du même auteur, je rappelle A feu et à sang – De la guerre civile européenne 1914-1945

(Un ordre d’idées STOCK 2007, réédition Hachette Pluriel, Une caractéristique importante de l’antifascisme, qui contribue à expliquer tant sa complaisance à l’égard du stalinisme que son aveuglement face au génocide juif, est sa défense acharnée et a-critique de l’idée de progrès, héritée de la culture européenne du XIXème siècle

Enzo Traverso : L’histoire comme champ de bataille.

Interpréter les violences du XXe siècle

La Découverte, Paris 2011, 300 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

Voir aussi la lecture de Francis Sitel : Entre XXe et XXIe siècles, violences et mélancolie… et l’entretien avec l’auteur : « Un monde sans utopie c’est un monde dont le regard est tourné vers le passé ».

Une réponse à “Essor de l’histoire globale, retour de l’événement et surgissement de la mémoire

  1. « Saul Friedländer, refusant toute construction téléologique du passé » ce n’est l’impression que j’ai eue en lisant ses ouvrages, contrairement à ceux de Christopher Browning et Arno J Mayer sur ce sujet.
    Cela n’enlève rien à la qualité d’analyse exceptionnelle de Traverso dans cet ouvrage.

    ps : je n’ai pas très bien saisi le reproche « sémantique » :  » Je ne crois pas qu’il soit utile/possible d’utiliser les termes Shoah ou Holocauste,[..] sans introduire des significations religieuses, sans créer des trous noirs dans la recherche historico-politique sur ces violences extrêmes du siècle passé ».

    Le terme Shoah peut très bien être utilisé de manière laïque, sécularisée, sans connotation religieuse, selon moi.
    Par contre l’utilisation du terme Holocauste, depuis la projection de la série télé US du même nom, a acquis une connotation larmoyante, émotionnelle, qui ternit effectivement son emploi.

    A part cela, le compte-rendu de Didier est remarquablement exhaustif et m’oblige à une salubre relecture d’Enzo Traverso dont certains points essentiels m’ont échappés durant ma lecture.
    Voilà voilà.

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