Les nouveaux murs qui strient la planète

« Le monde que nous qualifions désormais de  »globalisé » recèle des tensions fondamentales entre l’ouvert et le barricadé, la fusion et la partition, l’effacement et la réinscription – des tensions qui concrètement, prennent la forme de frontières toujours davantage libéralisées, mais qui, d’un autre coté, impliquent un déploiement sans précédent de moyens, d’énergies et de technologies destinés à fortifier ces frontières. »

La thèse de l’auteure peut-être résumée par : « c’est l’affaiblissement de la souveraineté étatique, et plus précisément, la disjonction entre la souveraineté et l’État-nation, qui a poussé les États à bâtir frénétiquement des murs. »

Je choisis de m’en tenir à quelques analyses, choisies toujours subjectivement, en fonction de mes connaissances. Le livre mérite une étude attentive et approfondie. Les débats qu’il soulève sont indispensables pour saisir cette facette de la réalité, en tentative de division et, pourrais-je ajouter, de diversion. L’autre face de la dématérialisation, des flux et des circulations…

Dans la première partie « Souveraineté poreuse , démocratie emmurée », Wendy Brown analysent ces nouveaux murs qui strient la planète et fait ressortir trois paradoxes : « ouverture et blocage, universalisation accompagnée d’exclusion et de stratification, pouvoir virtuel en réseau et barricades physiques ». Elle ajoutent que la cible de ces constructions sont « toujours des acteurs non-étatique et transnationaux ». Ces analyses seront détaillées en 7 points, je ne présente ici qu’un élément du point 3 : « Les murs de notre modernité tardive ont ceci d’ironique que, s’ils ont pour fonction de marquer et de mettre en œuvre la distinction entre dedans et dehors – la frontière entre  »nous » et  »eux », entre ami et ennemi -, ils apparaissent comme l’exact inverse quand on les appréhende dans le cadre de cet effacement des lignes de partage entre police et armée, sujet et patrie, vigilantes (Les Vigilantes sont des groupes ou des individus qui, pour pallier les failles de la loi ou l’incurie des autorités, se chargent de rétablir l’ordre, en toute illégalité) et État, droit et non-droit ».

Elle anticipe la sous-partie suivante par « Le mur israélien est le produit d’une évolution de l’architecture du colonialisme et de l’occupation : dans ce contexte, il constitue une stratégie nouvelle de séparation. »

Les deux sous-chapitres suivants sont particulièrement éclairants et illustrent parfaitement les logiques qui prévalent aux constructions et les conséquences de ces stries de la planète.

L’auteure analyse « La barrière de sécurité israélienne, ou  »le Mur » » et énonce « Le mur est une technologie qui s’inscrit dans une approche à géométrie variable de cette situation, unique au monde, de peuples mêlés, de souverainetés défigurées, de terres spoliées. » Elle poursuit par « La barrière États Unis / Mexique, ou le  »mur de la honte »» (voir le beau film de Chantal Ackerman : De l’autre coté, 2002)

En forme de conclusion, Wendy Brown ajoute « Tous deux sont au fond des remparts inefficaces contre des pressions et des violences en partie générées par les entités politiques mêmes qui ont présidé à leur construction » et interroge à juste titre « Quand la forteresse devient-elle un pénitencier ? »

Dans la seconde partie, l’auteure approfondira « Les paradoxes de la souveraineté ». Ses pistes seront « affaiblie par des forces rivales, la souveraineté de l’État-nation, ou ce qu’il en reste, va affirmer son caractère théologique, non plus passivement, mais ouvertement et agressivement. Le désir populaire de restauration de la puissance et de la protection souveraines va donc lui aussi se nimber d’une aura fortement religieuse. »

Ceci n’exclut pas le débat toujours nécessaire sur la place de l’État dans l’organisation des conditions de fonctionnement du système capitaliste, y compris dans l’organisation de la modification de ses  »tâches » en regard des processus de marchandisation élargis.

Puis Wendy Brown traitera « Théâtralité, spectacle, économie politique » en détaillant les effets de ces nouveaux murs qui « inventent les sociétés qu’ils délimitent », « dissimulent donc le besoin et la dépendance en ressuscitant les mythes de l’autonomie nationale et de la pureté dans un monde globalisé » ou encore « clivent la réalité de l’interdépendance et du désordre globaux ».

L’auteure n’en oublie pas d’analyser l’autre face « Le désir de murs » et souligne dans l’exemple de la Palestine qu’« A l’évidence, le mur a produit de nouvelles subjectivités politiques des deux cotés, et participe d’une architecture générale d’occupation qui vise à séparer les Palestiniens des Israéliens, ainsi qu’à renverser discursivement les sources et les circuits de la violence (en faisant passer l’agressivité palestinienne pour sa cause même). »

Il convient de lire avec attention les pages sur « Fantasmes de démocratie emmurée » et les déclinaisons des « Fantasme de l’étranger dangereux dans un monde sans frontières », « Fantasme de contention », « Fantasme d’imperméabilité » et « Fantasmes de pureté, d’innocence et de bonté ». Il est assez rare que soient traitées les fantasmagories sociales et leurs effets concrets.

L’auteure prolonge aussi ses réflexions sur l’interdépendance et le désordre par « Utilisés pour dépeindre ceux qu’ils excluent comme des envahisseurs et des hors-la-loi, les murs excluent littéralement toute confrontation avec les inégalités globales ou avec les formes locales de domination coloniale » ou « les murs remplacent la perception de rapports sociaux entrelacés par une fiction d’autarcie ».

Elle fera même un détour, en utilisant les outils de la psychanalyse « Dans le même temps, ils offrent une défense psychique qui projette au dehors un ensemble d’échecs internes ou systémiques, empêche de les reconnaître, et occulte la réalité intolérable de la dépendance, de la vulnérabilité nue, voire de la responsabilité de la violence coloniale dans un contexte de déclin du pouvoir souverain. »

J’espère que ces différents extraits donneront envie de lire ce bel ouvrage et ouvrira des débats, nécessaires aux politiques d’émancipation, qui ne peuvent se restreindre à la dénonciation des abominations de ce monde.

Sur les liens entre souveraineté et démocratie, je renvoie aussi au petit texte de Monique Chemilier-Gendreau « Le droit international et la guerre » (in Guerre impériale Guerre sociale (PUF, , Actuel Marx, Confrontation, Paris 2005) où elle indique « Tant que la souveraineté inclut à la fois le droit et la suspension de droit, la démocratie est impossible »

Reste que l’utilisation du terme « souveraineté » dans d’autres contextes que celle de la « souveraineté populaire » tant à essentialiser les entités politiques comme l’État et rend encore plus difficile leur compréhension en tant que relation sociale. Comme le souligne l’auteure, le libéralisme « nie le moment par essence antidémocratique de la production de l’autonomie étatique et l’incohérence qui en résulte pour la souveraineté populaire »

Wendy Brown : Murs

Les murs de séparation et le déclin de la souveraineté étatique

Les Prairies ordinaires, Paris 2009, 208 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

 

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