Ce qui pourrait être mais qui n’advient pas

Dans un éditorial « A contre-courant » Stephen Bouquin tire un premier bilan de la revue « revue scientifique et critique du travail » en soulignant que « Le cloisonnement académique, la pauvreté des problématiques, une interprétation étriquée de la neutralité axiologique ainsi que l’évolution globale du champ universitaire, favorisent les approches réductionnistes sinon peu controversées. »

Sur deux précédents numéros : L’individu est devenu redevable envers la collectivité, Du coté des revues n°12

 

Je partage les remarques de l’auteur tant sur internet « Certes, la production numérique est un support qui favorise d’emblée une très large circulation de la production mais cela seulement à condition de ne pas être noyé dans une masse numérisée relativement difforme » ou sur la place des éditions papier « Le papier est et restera le meilleur support de lecture, celui qui laisse du temps à la découverte, à la réflexion et celui qui autorise une lecture plus longue que la longueur de l’écran ».

 

Le numéro débute par un grand entretien avec Moïshe Postone « Repenser la critique du capitalisme à partir de la domination sociale du temps et du travail ». Le titre de ma note est extrait de cet entretien. Quelques citations de l’auteur :

  • à propos du capital « Il représente un rapport social, structurant la société de manière globale, déterminant non seulement un monde déterminé d’exploitation mais agissant aussi comme un mode de médiation temporel. »
  • « Au contraire, le travail constitue une nouvelle forme d’interdépendance, où les personnes ne consomment pas ce qu’elles produisent mais où, malgré tout, leur propre travail et les produits de leur travail agissent comme moyens quasi objectifs pour obtenir les produits du travail d’autres personnes. »
  • « En fait le travail n’est pas seulement une activité comme nous l’entendons dans le sens commun, à savoir transhistorique, mais d’abord une activité où les objectivisations de ce travail (la marchandise et le capital) sont à la fois des produits concrets et des formes objectivées de médiation sociale. »
  • « Les contradictions du capital pointent l’abolition et non la réalisation de ce sujet, à savoir le dépassement du travail, des classes , du règne de la marchandise. »
  • « Or, défendre une meilleure distribution des revenus ne conduira pas à dépasser ce que nous subissons aujourd’hui. Je le répète, il faut essayer de comprendre jusqu’au bout le capitalisme, et comprendre que les possibilités et les limites permettent de comprendre le dépassement du capitalisme en terme d’auto-abolition du prolétariat et du travail. »

Des propos qui méritent les confrontations théoriques avec la lecture de Jean-Marie Harribey (ContreTemps N°4, Syllepse, Paris 2004) ou celle, plus probante, d’Antoine Artous (http://www.contretemps.eu/lectures/lactualite-theorie-valeur-marx-propos-moishe-postone-temps-travail-domination-sociale ). L’ouvrage est passionnant, étrange mais largement contestable sur de nombreux points (Moïshe Postone : Temps, travail et domination sociale, Mille et une nuits, Paris 2009).

Le dossier central est consacré aux : Formes et dynamiques du travail informel.

En introduction Stephen Bouquin et Isabelle Georges nous indiquent, entre autres, que « Les ‘chaînes globales de valeur’ ne font pas disparaître les multinationales mais renforcent le poids de celles qui ont accès au marché final, dans les pays de l’OCDE comme au niveau global, et induisent des processus d’informalisation tant dans les pays de production qu’au niveau intermédiaire, comme le secteur de transport (pavillons de complaisance, transport routier) ». Il et elle présentent les « Définitions paradoxales et réalités hétérogènes » tout en rappelant que « la nécessité de survivre est une coercition en soi, parfaitement compatible avec d’autres modes de soumissions formels. »

Les différent-e-s auteur-e-s, du dossier, analysent les dynamiques des mondes du travail au Nord et au Sud ( Paul Bouffartigue et Mariana Bosso) ou « Les réseaux invisibles de la surexploitation du travail : inégalité sociale, informalité et accumulation capitaliste » (Ludmila Costehek Abilio) qui souligne que « L’informalité a été déplacé au cœur de la définition du sous-développement lui-même, comme forme spécifique d’accumulation capitaliste ».

Djallal Gérard Heuzé réfléchit sur l’industrie textile en Inde, Sadio Gning sur l’éthique mouride à Dakar et la place des contributions pieuses, Guillaume De Gracia sur les coursiers en Argentine, Ania Tizziani sur l’emploi domestique à Buenos Aires et particulièrement sur la législation du travail et sa mise en pratique et fait ressortir que « Cette formalisation ne parvient cependant pas à sortir cette relation de travail d’une négociation individualisée, qui a lieu entre employées et employeurs dans le cadre de liens fortement personnalisés » ; et Lukasz Czarnecki le secteur informel au Mexique.

Un dossier fort riche tant pour ses études  »locales » que pour la confrontation entre formel et informel, centre et périphérie et ses articulations avec le fonctionnement du système capitaliste.

En complément une comparaison France – États-Unis sur les frontières de la relation salariale (Donna Kesselman) et un article très intéressant sur « Les relations salariales en Chine » de Heiko Khoo.

J’ai, de plus, particulièrement apprécié l’article de Paul Bouffartigue, en collaboration avec Jacques Bouteiller et Jean-René Pendariès « Le stress au travail : un enjeu social ouvert. L’exemple des soignantes hospitalières » et une de leur analyse « Les dimensions éthiques et politiques sous-jacentes aux manifestations contemporaines de souffrance au travail ne peuvent être mises au jour et transformées que par les salariés eux-même. C’est pourquoi la thématique du stress au travail peut devenir le terrain d’un nouvel âge d’une critique radicale de l’organisation du travail. »

Une nouvelle formule paraîtra en septembre

Les Mondes du Travail : N°9-10

Amiens 2011, 184 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

 

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